Stratégie d’entreprise : pourquoi la RSE doit opérer un glissement sémantique et opérationnel vers la durabilité

Stratégie d’entreprise : pourquoi la RSE doit opérer un glissement
sémantique et opérationnel vers la durabilité

La RSE peine à s’imposer durablement comme une discipline stratégique
pleinement intégrée à l’entreprise. Au-delà du débat entre RSE volontaire ou
règlementaire, c’est l’acceptation culturelle du terme et de son acronyme qui
freinent cette intégration. Des lors, un renouveau sémantique s’impose en
préalable d’un rebond stratégique.

L’acceptation culturelle du terme RSE freine son intégration durable dans la stratégie

La Responsabilité Sociétale des Entreprises est définie depuis 2023 par la
commission européenne comme « l’intégration volontaire par les entreprises de
préoccupations sociales et environnementales dans leurs activités
commerciales ».
En insistant sur le caractère volontaire de la démarche, cette définition rappelle
aux décideurs qu’il leur revient de s’emparer du sujet, précisément au moment où
le cadre réglementaire ESG se fragilise ou se reconfigure (CSRD,CS3D, RDUE, Pacte
vert…). Au-delà du débat entre RSE volontaire ou réglementaire, c’est
l’acceptation culturelle même du terme RSE qui constitue un frein à son
intégration durable dans la stratégie des entreprises.
La première limite du terme RSE tient à la séparation implicite qu’installe
l’expression « Responsabilité Sociétale des Entreprises » entre l’entreprise et la
société. Elle suggère que l’entreprise serait extérieure au corps social et devrait
assumer une responsabilité « envers » lui. Cette formulation construit une frontière
conceptuelle artificielle entre deux réalités indissociables. L’entreprise n’est pas
face à la société : elle en est une composante. Cette vision nourrit une
représentation dépassée de l’organisation, conçue comme un acteur autonome
qui choisirait, par bienveillance, de prendre en compte son environnement.
Cette limite est renforcée par une perception unilatérale de la responsabilité.
L’entreprise est pensée comme un acteur qui « impacte » un environnement
extérieur, alors qu’elle est en réalité intriquée dans des réseaux
d’interdépendances sociales, économiques et biologiques. Elle ne se contente
pas d’agir sur ces systèmes : elle en dépend autant qu’elle les transforme car elle
est elle-même un assemblage hybride, traversée par des flux de matière,
d’énergie et de vivant. Réduire cette complexité à une simple gestion
d’externalités affaiblit la portée stratégique de la RSE.

L’autre angle mort majeur de l’acronyme RSE

L’autre angle mort majeur de l’acronyme réside dans l’effacement de la
dimension économique de l’équation. En isolant les enjeux sociaux et
environnementaux, la RSE crée une hiérarchisation implicite entre une
performance économique supposée « normale » et des préoccupations dites
« responsables ». Or, la viabilité économique n’est pas un supplément de
responsabilité : elle en est le socle. Une entreprise qui ne pérennise pas son
modèle d’affaires ne peut durablement porter aucun engagement.
À ces limites s’ajoute une confusion disciplinaire persistante. Les praticiens
attendent de la RSE des outils opérationnels quand les théoriciens développent
des cadres conceptuels parfois déconnectés des réalités managériales.

La RSE : une discipline académique ou une doctrine prescriptive

La RSE se présente-t-elle comme une discipline académique avec ses méthodologies
d’analyse et d’évaluation, ou comme une doctrine prescriptive définissant ce que
devrait être l’entreprise (responsable, contributive, à visée régénératrice…) ?
Enfin, en érigeant la « responsabilité » en injonction portée principalement par des
acteurs externes, la RSE a transformé une évidence managériale en injonction
alors qu’être responsable de ses décisions, de ses équipes et de la pérennité de
son organisation relève du cœur même des prérogatives des dirigeants.

Face à ces contradictions, il ne s’agit pas de rejeter la RSE, mais de la refonder. Les
méthodes d’analyse des enjeux matériels et financiers, les outils de reporting
extra-financier, les processus de dialogue avec les parties prenantes constituent
des acquis précieux qu’il convient de préserver et d’affiner.
En ce sens, le renouveau sémantique de la RSE est un préalable à son évolution.
Les termes de “durabilité” ou “soutenabilité” sont de bons candidats, ils offrent
une perspective plus intégrative à la RSE et ils embrassent simultanément les
dimensions sociétales, environnementales et économiques sans les hiérarchiser
artificiellement. Ils introduisent les notions de risques, de résilience et de
robustesse nécessaires au rebond stratégique de la RSE dans l’entreprise et ses
fonctions métiers.

Paule-Emile ADMIN: