Le carsharing en Europe : un levier stratégique des smart cities durables
Depuis plusieurs mois, le carsharing fait l’objet d’analyses contrastées dans de nombreux pays européens. Il est parfois présenté comme un modèle sous tension, confronté à des contraintes économiques et opérationnelles importantes.
Ces constats apportent un éclairage utile sur la réalité du secteur. Ils gagneraient toutefois à être replacés dans une perspective plus large. Envisager le carsharing uniquement sous l’angle de sa rentabilité immédiate, sans l’inscrire dans les transformations profondes que traversent les villes européennes, revient à en limiter la portée et la compréhension. La mobilité partagée ne peut être dissociée des enjeux urbains, environnementaux et sociaux auxquels les territoires doivent aujourd’hui répondre.
En 2025, les villes font face à une équation complexe
Croissance démographique, transition climatique, qualité de vie, attractivité économique et meilleure utilisation de l’espace public. Dans ce contexte, la voiture individuelle continue d’occuper une place prépondérante. Elle mobilise une part considérable du foncier urbain, pèse sur les émissions de polluants et contraint le développement des espaces verts, des mobilités actives et des usages collectifs. Réduire durablement la dépendance à la voiture privée n’est donc pas un objectif idéologique, mais une nécessité opérationnelle pour construire des villes plus équilibrées et plus résilientes.
La mobilité partagée apporte des réponses concrètes à ces enjeux
Pensée comme un service urbain à part entière, la mobilité partagée apporte des réponses concrètes à ces enjeux. Sur le plan économique, elle permet d’accéder à des véhicules récents, souvent à faible impact environnemental, sans en supporter le coût d’acquisition ni les charges liées à la possession. L’usage se fait à la demande, de manière flexible, pour quelques minutes comme pour plusieurs jours. Cette logique d’usage plutôt que de propriété renforce l’accessibilité à la mobilité, y compris pour des publics qui n’ont pas la capacité financière d’investir dans un véhicule personnel.
Le carsharing doit être reconnu comme un service d’intérêt urbain
Sur le plan environnemental, les bénéfices sont largement documentés. De nombreuses recherches montrent qu’un seul véhicule en carsharing peut remplacer plus de dix voitures privées. Cette substitution entraîne une diminution de la congestion, une baisse des émissions de polluants et de gaz à effet de serre, ainsi qu’une réduction significative de l’occupation de l’espace public. À l’échelle d’un quartier, moins de stationnement signifie davantage de végétalisation, des cheminements piétons plus sûrs et une amélioration tangible de la qualité de vie.
Les technologies émergentes renforcent cette dynamique, sans toutefois apporter une réponse aux enjeux de la transition à venir. Les véhicules électriques permettent de supprimer les émissions à l’échappement, mais ils n’agissent ni sur la congestion ni sur l’occupation du sol. À motorisation équivalente, c’est bien l’usage partagé qui fait la différence. La voiture privée reste immobilisée la majeure partie du temps (95%), tandis que la mobilité partagée, combinée aux transports publics, optimise l’utilisation des véhicules existants et libère des surfaces urbaines pouvant être réaffectées à des usages d’intérêt collectif : pistes cyclables, espaces verts, mobilier urbain ou terrasses pour les commerces de proximité.
Pour que ce potentiel se concrétise pleinement, le carsharing doit être reconnu comme un service d’intérêt urbain. Cela implique des politiques publiques cohérentes et lisibles, capables de s’inscrire dans le temps long. Stationnements dédiés, infrastructures de recharge accessibles, intégration dans les plans de mobilité, continuité des règles d’une ville à l’autre : autant de leviers indispensables pour favoriser son déploiement. À l’inverse, des cadres réglementaires instables ou des charges excessives fragilisent les modèles économiques, limitent les investissements et freinent l’extension des services, notamment dans les zones périphériques où les besoins de mobilité sont pourtant importants.
Certaines villes ont déjà démontré qu’une approche volontariste pouvait produire des résultats tangibles. Amsterdam, Copenhague et Stockholm figurent parmi les métropoles européennes ayant le mieux combiné politiques de limitation de la voiture individuelle et réseaux de transport intégrés et performants. Londres s’est imposée comme pionnière avec l’introduction d’une Congestion Charge structurante pour sa politique de mobilité. À l’échelle internationale, Singapour illustre comment un péage urbain dynamique, fondé sur des technologies avancées, peut contribuer efficacement à la régulation du trafic.
Ces exemples rappellent une réalité essentielle : la transition vers une mobilité plus durable ne repose pas sur une solution unique, mais sur la complémentarité entre transports publics, mobilités actives et services partagés. Dans cette vision, le carsharing n’est ni accessoire ni marginal. Il constitue un levier concret pour réduire l’empreinte environnementale des déplacements, optimiser l’usage de l’espace urbain et accompagner les villes européennes vers des modèles plus sobres, plus fluides et plus inclusifs.