Et si le syndrome de l’imposteur était… utile !?

Par Sean Martin, professeur associé à la Darden School of Business de l’Université de Virginie.
Et si le syndrome de l’imposteur était… utile ?

Le « syndrome de l’imposteur » est devenu aujourd’hui une grille de lecture quasi automatique pour expliquer le doute de personnes pourtant compétentes et reconnues. Il sert à décrire ce sentiment persistant de ne pas mériter sa place, malgré des réussites objectives. Mais à force de l’employer à tout propos, ne va-ton pas finir par déformer ce qu’il recouvre réellement ? Et si penser que l’on pouvait être un imposteur n’était pas forcément négatif ?

Notre étude, fondée sur près de cinquante ans de recherches, incite à repenser la manière dont on parle aujourd’hui du syndrome de l’imposteur. Elle montre que ce terme est utilisé de manière inconstante et parfois abusive. On l’emploie pour parler de réalités très différentes, allant des difficultés d’intégration dans un milieu professionnel au sentiment de ne pas appartenir au bon groupe, en passant par l’impression d’avoir commencé avec un désavantage invisible. Dans le même temps, une idée s’est imposée sans véritable discussion : ressentir une forme d’imposture serait nécessairement négatif.

Or cette certitude mérite d’être interrogée. À l’origine, le phénomène de l’imposteur renvoyait à une croyance précise : celle que les autres surestiment nos capacités. Avec le temps, le discours scientifique et médiatique s’est déplacé vers les émotions associées à cette croyance, comme la peur, la honte ou le sentiment de ne pas être à sa place. Ce glissement a contribué à brouiller la compréhension du phénomène et à renforcer sa réputation de mal contemporain.

Pour clarifier le concept, nous proposons aujourd’hui une véritable « remise à plat », en recentrant le phénomène sur ses mécanismes cognitifs. Nous avançons ainsi l’expression « pensées d’imposteur au travail », proposée par ma collègue et coautrice, le professeur Basima Tewfik du MIT. Ces pensées sont souvent passagères, fortement liées au contexte et peuvent, dans certains cas, avoir des effets positifs inattendus sur les relations professionnelles.

Comment le syndrome de l’imposteur est devenu un sujet mainstream

L’intérêt pour le syndrome de l’imposteur a fortement augmenté au cours des dix dernières années, notamment parce que les médias aiment mettre en avant l’idée que des personnes célèbres et très performantes doutent malgré tout de leur légitimité.

Si ce phénomène semble aujourd’hui très répandu, il a pourtant été identifié dès les années 1970. Les psychologues Pauline Clance et Suzanne Imes l’ont alors décrit sous le nom de « phénomène de l’imposteur », après avoir observé que de nombreuses femmes très compétentes avaient le sentiment de tromper leur entourage sur leurs capacités. Dans leur article de 1978, elles expliquaient que ces personnes, malgré des réussites objectives, se percevaient comme moins intelligentes, moins capables ou créatives qu’elles ne l’étaient réellement.

Au fil du temps, le concept s’est largement diffusé, en particulier avec l’essor des réseaux sociaux. Il a donné lieu à de nombreux livres de développement personnel et est devenu un thème récurrent dans les conférences sur le leadership, notamment féminin.

Alors que Pauline Clance et Suzanne Imes parlaient à l’origine d’une expérience, et non d’un trouble, le terme de « phénomène » a progressivement été remplacé par celui de « syndrome » dans les médias. La définition s’est aussi élargie pour englober des sentiments plus généraux d’inauthenticité, de décalage ou de non-appartenance. Cette évolution a contribué à rendre le concept plus flou, d’autant que cette dimension émotionnelle est une addition relativement récente.

4 mythes sur le « syndrome de l’imposteur » passés au crible

Après avoir analysé 316 articles et ouvrages consacrés au phénomène de l’imposteur, nous avons constaté que nombre d’idées largement répandues à son sujet reposent sur des bases fragiles, voire erronées. Nous avons ainsi identifié quatre idées reçues majeures et proposé, pour chacune d’elles, une lecture alternative permettant de nuancer et de mieux comprendre ce phénomène.

1 – Le phénomène de l’imposteur est permanent

Le phénomène de l’imposteur est souvent considéré comme un trait permanent de la personnalité. En réalité, les recherches montrent que les pensées d’imposture, notamment dans le cadre professionnel, sont le plus souvent temporaires et étroitement liées au contexte. Ce sont simplement des pensées, qui peuvent apparaître dans certaines situations puis disparaître.

2 – Le phénomène de l’imposteur est plus fréquent chez les femmes ou les identités marginalisées

Contrairement à une idée largement répandue, le phénomène de l’imposteur ne touche pas nécessairement davantage les femmes ou les personnes issues de groupes sous-représentés. Les données disponibles sur le sujet restent en réalité contrastées. Dans nos propres recherches, nous n’avons observé aucune différence significative entre les genres. Des écarts peuvent toutefois apparaître dans certains contextes précis, comme chez les étudiants en médecine. En revanche, chez les professionnels en activité, aucune distinction nette selon le genre ne se dégage. Ces résultats suggèrent que le contexte joue un rôle déterminant dans l’émergence de ces pensées d’imposteur, bien plus que le genre en lui-même.

3 – Le phénomène de l’imposteur est toujours néfaste

De nombreuses recherches partent du principe que le phénomène de l’imposteur entraîne uniquement des effets négatifs, comme le stress ou une baisse de l’estime de soi. Des travaux plus récents offrent toutefois une vision plus nuancée. Les recherches menées en 2022 par ma collègue, Basima Tewfik, montrent que les pensées d’imposteur au travail peuvent parfois avoir des effets positifs. Elle a notamment observé que les employés qui en font plus souvent l’expérience sont perçus comme plus efficaces dans leurs relations professionnelles, sans pour autant être jugés moins compétents que leurs collègues

4 – Le phénomène de l’imposteur entraîne forcément des comportements nuisibles

On pense souvent que les « pensées d’imposteur au travail » mènent automatiquement à la honte ou à des comportements d’évitement. Pourtant, les recherches ne montrent pas clairement comment ces pensées produisent leurs effets, qu’ils soient négatifs ou parfois positifs. En réalité, nous avons constaté que la plupart des études ne s’intéressent pas directement aux mécanismes psychologiques en jeu. Et lorsqu’elles tentent de le faire, leurs résultats restent souvent contradictoires.

Que doit retenir un manager de cette relecture ?

Pour une personne comme moi, qui enseigne et étudie des sujets tels que la sécurité psychologique, la liberté de parole au travail et la mobilité sociale, notre recherche fait ressortir deux enseignements majeurs.

D’abord, la culture du lieu de travail. Si des employés disent ressentir des pensées d’imposteur et les associent à des sentiments négatifs, cela montre qu’ils ne se sentent pas en sécurité. J’espère que cela incitera les responsables à réfléchir : ont-ils vraiment créé un environnement où leurs collaborateurs peuvent évoluer et progresser sereinement ?

Ensuite, une occasion de changer de perspective. Les personnes qui vivent des pensées d’imposteur au travail doivent comprendre que ce n’est pas nécessairement quelque chose de permanent. Ces pensées peuvent disparaître et reflètent aussi le fait que les autres ont une bonne opinion de leurs compétences.

Autrement dit, les pensées d’imposteur sont peut‑être moins un signal d’alerte qu’un signe de croissance et d’évolution.

Sean Martin, professeur à la Darden School of Business est coauteur de Workplace Impostor Thoughts, Impostor Feelings, and Impostorism: An Integrative, Multidisciplinary Review of Research on the Impostor Phenomenon (2025), avec Basima Tewfik de la MIT Sloan School of Management et Jeremy Yip de l’Université de Georgetown. Cet article s’appuie sur la recherche antérieure de Basima Tewfik, The Impostor Phenomenon Revisited: Examining the Relationship between Workplace Impostor Thoughts and Interpersonal Effectiveness at Work (2022).

 

Paule-Emile ADMIN: