Pourquoi les industriels sous-estiment encore la rentabilité de la maintenance ?

Kevin Pierre-Emile, Président de Fives Maintenance, un spécialiste de la maintenance industrielle.
Kevin Pierre-Emile, Président de Fives Maintenance, un spécialiste de la maintenance industrielle.https://www.fivesgroup.com/fr/maintenance
Il pilote des contrats multi-sites à obligation de résultats, de l'ingénierie de maintenance à l'exécution terrain. Il porte une approche du management industriel fondée sur la reconnaissance de l'expertise technique autant que sur l'encadrement hiérarchique.

A lire aussi

Pourquoi les industriels sous-estiment encore la rentabilité de la maintenance ?

Pendant longtemps, la maintenance a été considérée comme une fonction de support. Une dépense nécessaire. Un coût à maîtriser. Or, cette vision est aujourd’hui dépassée.
Alors que les industriels investissent massivement dans l’automatisation, l’intelligence artificielle et la digitalisation de leurs outils de production, beaucoup continuent de piloter la maintenance principalement sous l’angle budgétaire. C’est l’une des contradictions les plus sous-estimées de l’industrie moderne.
Car une machine ne crée de valeur que lorsqu’elle produit. Une ligne arrêtée immobilise du capital. Une installation qui fonctionne en dessous de sa capacité détruit silencieusement de la performance. Un équipement mal fiabilisé consomme davantage d’énergie, génère des rebuts et vieillit prématurément.

Depuis plusieurs années, on observe le même paradoxe chez de nombreux industriels : ils recherchent de nouveaux leviers de compétitivité alors qu’une partie de ces gains se trouve déjà dans leurs ateliers.
A observer attentivement les sites industriels dans des secteurs aussi exigeants que la défense, l’aéronautique, le ferroviaire ou la logistique automatisée, une conviction revient systématiquement : avant d’investir dans de nouvelles capacités, il est souvent possible de créer davantage de valeur en exploitant pleinement les équipements déjà en place.

Nous regardons encore trop le coût et pas assez la valeur

Lorsque l’on parle maintenance, la première question est souvent : « Combien cela coûte ? ».
C’est rarement la bonne question. Il est plus judicieux de se demander : « Combien rapporte une panne évitée ? »

Dans un entrepôt logistique automatisé, le remplacement préventif d’un composant stratégique représente une dépense clairement identifiée. Pourtant, ce que l’on mesure rarement, ce sont les milliers de colis qui continueront d’être préparés sans interruption, les délais respectés et les pénalités évitées.
La valeur de la maintenance n’apparaît pas dans une seule ligne comptable. Elle se retrouve dans la production préservée, la consommation énergétique maîtrisée, les investissements différés et la disponibilité retrouvée des équipements.

Une panne coûte presque toujours plus cher que sa réparation

C’est une réalité de terrain que l’on peut constater chaque jour. Lorsqu’un équipement critique s’arrête, le coût de la pièce remplacée devient souvent anecdotique face aux conséquences opérationnelles.
Quelques heures d’arrêt peuvent désorganiser une chaîne de production entière, contraindre les équipes à revoir leur planification, retarder des livraisons et fragiliser la relation avec les clients.

La performance ne consiste donc pas à intervenir plus vite après une panne mais d’abord à éviter qu’elle ne survienne. C’est ce qui différencie clairement les actions de réparation et de fiabilisation.

La meilleure capacité de production est parfois celle que l’on possède déjà

Le secteur de l’industrie parle beaucoup d’investissements mais occulte un peu la notion de capacité cachée des équipements. Pourtant, régulièrement, des lignes connaissent des micro-arrêts répétés, presque invisibles au quotidien, qui finissent par représenter plusieurs jours de production perdus sur une année.

Aucune nouvelle machine n’est nécessaire pour récupérer cette capacité. Il faut avant tout comprendre les causes des dérives, exploiter les données disponibles et agir sur les facteurs qui dégradent la performance.
La disponibilité n’est pas seulement un indicateur technique. Il s’agit d’un indicateur économique.

L’intelligence artificielle ne remplacera jamais la connaissance du terrain

L’industrie s’enthousiasme légitimement pour les promesses de l’intelligence artificielle. Mais il est probable qu’elle fasse parfois fausse route en se focalisant d’abord sur la technologie plutôt que sur le problème à résoudre.

Un algorithme peut détecter une anomalie sur un moteur. Il peut repérer une dérive de température ou signaler une vibration inhabituelle. Mais il ne mesure pas, à lui seul, si cette information traduit une usure normale, un défaut d’alignement ou une conséquence de l’environnement de production.

Cette compréhension doit rester profondément humaine, puisque chaque professionnel averti le sait bien : l’IA ne remplace pas l’expertise des mainteneurs, elle n’en révèle que sa valeur.

La maintenance est un enjeu de souveraineté industrielle

Lorsque l’on parle réindustrialisation, nous évoquons souvent les nouvelles usines, les relocalisations ou les investissements industriels. Trois sujets essentiels. Mais la compétitivité d’un pays dépend également de sa capacité à exploiter durablement les équipements qu’il possède déjà.
Améliorer la disponibilité d’une ligne existante, prolonger la durée de vie d’un actif critique ou réduire les consommations énergétiques d’un parc machines peut parfois générer davantage de valeur qu’un investissement majeur.

C’est pourquoi la maintenance doit désormais être considérée comme un investissement stratégique et non comme une simple dépense d’exploitation. Les industriels qui réussiront demain seront ceux qui sauront combiner expertise terrain, ingénierie de maintenance, exploitation intelligente de la donnée et intelligence artificielle.

La question n’est plus de savoir combien coûte la maintenance. La véritable question est de savoir combien coûte son absence.

Derniers articles