Il ne passe pas un jour sans qu’on croise un article dans la presse, une visionne d’une conférence ou un reportage qui parle d’elles. On les nomme les Intelligences Artificielles ou l’IA. Elles sont partout, dans nos applications préférées, sur nos ordinateurs, dans nos smartphones, nos montres connectées, nos machines à café, et bien d’autres objets et solutions. Et ce n’est que le début !
Elles commencent à se répandre peu à peu dans tous les domaines (santé, automobile, commerce…), et d’ici quelques années, on les trouvera dans tous les aspects de notre quotidien. Ce qui est certain, c’est que les progrès de ces innovations sont de plus en plus surprenants.

Le superordinateur d’IBM Deep Blue et le champion du monde d’échecs Garry Kasparov

Tout a commencé avec le premier duel entre la machine et l’homme en 1978, lorsque le superordinateur d’IBM Deep Blue a battu le champion du monde d’échecs Garry Kasparov. Jusque-là, rien de surprenant, ce n’est qu’une machine dotée de composants avec de superpuissances de calculs sur une base de données remplie de toutes les anciennes parties d’échecs. 20 ans plus tard, la machine Alphago triomphe devant le meilleur joueur de son époque au jeu de Go, Ke Jie.
Outre, une faculté de puissance de calcul équivalente à celle de Deep Blue, Alphago qui possède une autre faculté, dite d’apprentissage. Là, la machine alimente sa base de données par un principe d’auto-apprentissage instantané.

Moins d’un an après ce deuxième triomphe, les règles de conception des machines destinées à affronter des humains vont s’améliorer. Dans un tournoi de poker qui va durer 5 jours, le champion du monde de son temps va perdre devant la machine conçue à la base seulement avec les règles du jeu de poker, rien de plus. L’algorithme de la machine a appris tout seul à jouer et à définir sa stratégie au fil des 5 jours de compétition. Résultat, nous avons à l’heure actuelle des algorithmes qui savent créer eux-mêmes d’autres algorithmes.

Peut-on appeler ça une Intelligence Artificielle ?

En à peine un demi-siècle, cette innovation est devenue la nouvelle opportunité d’un nombre limité d’entreprises devenues des superpuissances économiques, avec, à côté, quelques autres qui ont choisi de s’adapter par la suite pour exploiter ces innovations.

Le week-end dernier, comme n’importe quel père de famille, j’ai décidé d’accompagner ma famille pour faire du shopping. Entre nous, cette activité m’agace un peu. Heureusement, ce jour-là le choix des articles et les essais se sont passés très vite. À notre passage à la caisse, une jeune fille du magasin, avec un sourire, nous invite à déposer nos articles un par un dans un casier où il est marqué « Caisse Libre-service ». Au moment de les déposer, la jeune employée les compte un par un et, se tournant vers moi, explique : « Je les compte, on ne sait jamais, si la machine se trompe ! »  À ce moment-là, j’ai compris que le magasin était dans une phase de tests de ces nouvelles caisses à bacs.

Il y a seulement quelques mois, il y avait dans cette même boutique un grand comptoir avec une dizaine d’employés (caissiers et caissières) qui effectuaient le travail manuellement. Là, il ne reste que deux jeunes qui s’occupent d’une dizaine de machines.

Dans mon domaine de recherche lié de près à l’Intelligence Artificielle, je me suis souvent posé cette question un peu absurde : si les machines finissent par faire les tâches que nous avions l’habitude de faire, qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire, nous, par la suite ?

L’heure de la substitution du marché de l’emploi a sonné

Depuis un bon moment de cette expérience, j’ai compris que l’heure de la substitution du marché de l’emploi avait sonné.
Les prédictions des experts ne cessent de nous surprendre. Même si la majorité des études restent globalement d’ordre général, elles ne cessent de pronostiquer l’ampleur des destructions d’emplois dues à l’introduction de l’IA. Même s’Il reste certaines approches qui méritent d’être revues et qui ont influencé le débat sur les emplois qui sont menacés de disparition.

Selon Kai-Fu Lee, spécialiste des nouvelles technologies de l’IA et capital-risqueur, deux approches méritent d’être soulignées en fonction de la méthodologie appliquée pour conclure ces prédictions. Selon lui, soit la plupart des analyses ont été menées par des économistes, soit elles se plaçaient uniquement du point de vue des solutions lorsqu’on aborde la question du remplacement des humains par l’IA.

Le parcours de l’innovation selon deux périodes

Pour essayer de comprendre, tentons de résumer le parcours de l’innovation selon deux périodes. La première est l’ère industrielle. La machine à vapeur a constitué une première étape essentielle (1760-1830). Par la suite, l’électricité (1870-1914) a marqué la deuxième étape de cette première période qui se caractérise par le remplacement de la production traditionnelle par l’automatisation des procédés de fabrication modernes, comme la chaîne de montage. Au bout du compte, la quantité de production a explosé et des milliers de travailleurs peu qualifiés ont pu rejoindre le marché de l’emploi.

La deuxième période est l’ère des nouvelles technologies où les règles ont changé. Alors que la machine à vapeur et celles qui fonctionnent à l’électricité tolèrent le manque de qualifications (ou des qualifications minimes), les nouvelles technologies, quant à elles, mettent des barrières à l’accès à l’emploi par la qualification.

Le bouleversement provoqué par l’IA dépasse largement celui des deux premières révolutions économiques. En quoi est-il différent ? Selon PWC (PriceWaterhouseCoopers), cette innovation va rapporter 15 700 milliards de dollars à l’économie mondiale d’ici 2030, et ce en raison de plusieurs catalyseurs.
Le premier est la vitesse d’implémentation de la solution. Une fois la solution développée et testée, sa réplication devient quasi gratuite, sans contrainte d’expédition ou de re-fabrication.
Le deuxième, comme l’a soulevé Kai-Fu Lee en guise de retour d’expérience, c’est le taux d’investissement dans l’innovation de rupture. On précise que c’est un jeu risqué, mais il est extrêmement rémunérateur.

Les machines à vapeur et électriques ont stimulé la productivité et l’emploi de masse. Les nouvelles technologies ont amélioré la productivité et réduit l’emploi de masse. Cela nous amène au vif du sujet.

Quels sont les emplois vraiment menacés de disparaître ?

En réalité, le manque d’études laisse la place aux influenceurs qui martèlent dans les médias des messages choc : « … Bientôt, c’est la fin de la race humaine, ….les robots vont nous envahir… ! »
Malgré de modestes études, le débat est toujours d’actualité entre ceux qui mettent en avant l’argument selon lequel les emplois techniques peuvent être totalement robotisés, et ceux qui contestent cette idée en affirmant que ce ne sont pas les métiers qui sont menacés, mais certaines tâches qu’exécute un employé et qui peuvent être déléguées à des algorithmes. Rappelons notre jeune caissière.

Sur le marché de l’emploi, il existe deux acteurs d’innovation qui essayent de se partager le marché. D’une part, ceux qui parviennent à rassembler un certain nombre de tâches de certaines technologies (reconnaissance visuelle, lecture optique, etc.) pour offrir un nouveau produit (voiture autonome) ou un service qui se substituerait à un certain type d’employés (chauffeur de taxi), d’autre part, ceux qui sont dans une optique de table rase pour repenser de nouveaux modèles. Par exemple, la banque en ligne qui accélère la réduction des employés d’une manière radicale.

Au cœur de cette réalité incontournable, la mécanisation du XXe siècle n’aura pas eu la même influence que l’IA du XXIe siècle sur un nombre important de secteurs d’activité, puisque cette dernière prive une main-d’œuvre moyennement qualifiée et une jeunesse de masse de chances de trouver un emploi.

La notion de travail, telle qu’on la connaît depuis un certain temps, est bien plus qu’un moyen de subsistance. Elles devenu un moyen d’accomplissement de soi et une façon de participer à l’édification d’un projet commun. Mais aujourd’hui, on assiste à la destruction d’un socle social basé sur les valeurs, l’empathie, etc. Le fait d’accepter un poste de travail pénible et mal payé porte directement atteinte aux valeurs profondes de notre humanité.

Un marché de l’emploi déséquilibré entre deux extrémités 

Le résultat est un déséquilibre du marché du travail entre deux extrémités : soit vous êtes qualifiés (surnommés les élites de la Tech), et dans ce cas l’accès aux emplois très lucratifs sera bel et bien possible, soit vous êtes moins qualifiés (les autres) et là, il ne vous reste que des emplois mal payés (Uber, Amazon, etc.). Ainsi, le socle de la classe moyenne va forcément s’effondrer.

Autrefois, cette classe moyenne a été la cible de plusieurs tentatives d’affaiblissement pour garder une masse de réserve d’employés. Comme il a été expliqué en 1992 par Alain Budd, la crise économique a été provoquée par le capitalisme pour baisser les salaires, et la hausse du chômage était un moyen d’affaiblir la classe ouvrière. Avec l’arrivée des nouvelles technologies, cette tentative d’affaiblir la classe moyenne s’accélère de plus en plus. Ainsi, l’introduction de nouvelles machines de robotisation ou d’automatisation des processus va réduire forcément les emplois.

Cependant, c’est un nouveau marché qui commence à voir le jour avec une nouvelle économie qui s’installe entre les mains d’une minorité d’acteurs avec un principe clés en main générant de plus en plus de données massives (Big Data) représentant une source potentielle de développement digital, et qui vont donner naissance à un nouveau phénomène d’ubérisation du système économique et de l’employabilité d’une main-d’œuvre indépendante à prix réduit.

Ces superpuissances vont nécessairement attirer des compétences (ingénieurs, développeurs, data scientists…) qui sont forcément moins nombreuses sur le marché de l’emploi, avec des salaires attractifs, tandis que la majorité va rester, en particulier une grande majorité des jeunes qui vont se battre pour le reste des emplois les plus pénibles.

Pour bien comprendre ce qui se passe, il est intéressant de parcourir le chemin de l’évolution et comprendre pourquoi on en est arrivé là. Le rapport de l’être humain à l’innovation a toujours eu un impact sur le changement du mode d’existence de notre espèce.

L’innovation de l’IA reste la plus révolutionnaire de tous les temps

Cette effrayante révolution doit nous faire réfléchir et nous inciter à trouver des réponses à de nouvelles questions sur notre existence dans le marché de l’emploi face à des machines qui s’imposent et prendront de l’espace. D’abord sur certaines tâches, puis sur toutes les chaînes de l’emploi que nous connaissons actuellement.

Y a-t-il une autre voix pour accéder au marché de l’emploi ? Y a-t-il une possibilité que nous, êtres humains, et l’IA puissions cohabiter et travailler d’une manière
complémentaire ? Devant ce tableau sombre, une autre piste d’espoir se trace. Certes, cette innovation ne se fera pas d’elle-même. Malgré tous ces progrès, nous sommes tous d’accord que de nos jours, nous ne pouvons pas prédire la conception de machines capables d’éprouver le plaisir de la réussite ni le désir d’aimer ou d’être aimé. Et éventuellement se doutée d’une conscience comme les humaines.

Loin des fantasmes de la science-fiction hollywoodienne, n’est-ce pas le moment de prendre du recul sur le registre humain productif que nous avons conçu inconsciemment depuis des milliers d’années, depuis notre prise de conscience que l’être humain est conçu pour se développer ? Des liens forts unissent notre existence face aux défis que la nature ou même parfois nos décisions nous réservent.

L’IA étant incapable de transmettre les valeurs humaines, n’est-ce pas le moment de cesser d’exister au rythme accéléré de l’innovation ? N’est-il pas nécessaire de revoir notre registre humainement productif, les liens forts qui unissent notre existence ?
Un engagement à mettre en place un pacte techno-humain est nécessaire pour ajuster ce rapport et éviter tout écart que nous serions incapables de rétablir. 




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A travers plusieurs années d’expériences dans l’environnement du digital et lors de ses déplacements à l’étranger, il cumule une profonde connaissance des enjeux et des contraintes pour aider les acteurs chargés des SI/Ntic à relever les défis et à mieux réussir la transformation digitale de leurs organismes. Aller au-delà du quotidien, une nouvelle passion, s’installe dans l’horizon de mes activités, pour accompagner les dirigeants et les managers à définir la communication digitale appropriée et reprendre le contrôle de leur identité numérique tant professionnelle que personnelle. Membres et Représentant du CMRPI en France ( Centre Marocain de Recherche Polytechnique et d'innovation) Ses domaines de compétences : Conseil en Stratégie Digitale et Organisation SI, Conception et Réingénierie des processus métier, Analyse et Évaluation des risques, Conseil et Conception des Plan de Continuité d’Activité, Accompagnement et conduite du changement