Qu’est-ce qu’une entreprise ?

Pour la première fois, en août 2018, Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef, avait prévenu les entreprises lors du discours introductif de l’Université d’été de l’organisation patronale : « Si les entrepreneurs ont la liberté de séquencer notre ADN, de créer des crypto-monnnaies ou de conquérir la planète Mars, alors ils doivent accepter les responsabilités qui vont avec ».

Moins d’une année plus tard, la loi Pacte introduisait en mai 2019 un dispositif à trois étages, dans la ligne du rapport de Nicole Notat et Jean-Dominique Sénard « L’entreprise, objet d’intérêt collectif ». Le code civil intègre désormais la prise en compte des enjeux sociaux et environnementaux dans la définition d’une société. Toute entreprise a aussi la possibilité de se doter d’une raison d’être, projet entrepreneurial de long terme répondant à un intérêt collectif et destiné à donner un sens différent au travail des collaborateurs. Elle peut aussi faire un pas de plus et opter pour un statut d’entreprise à mission, inscrite dans les statuts, avec un organe de suivi dans lesquels les salariés sont représentés. Certaines grandes entreprises comme le groupe Rocher, la Maif, la Camif, se sont inscrites dans cette démarche.

Ce qui est ainsi questionné, pour un entrepreneur, est d’ordre existentiel. Quel est le sens de l’action des équipes de l’entreprise ? Les données économiques sont-t-elles une finalité, ou un moyen au service d’un objectif plus large ? Bref : qu’est-ce qu’une entreprise ?

Silver Economie, théorie du Care et féminisme

Comment ces questionnements se traduisent-ils dans la Silver Economie ? Rappelons qu’elle regroupe les biens et les services qui, d’une façon ou d’une autre, sont concernés par le vieillissement de la population.

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L’arrière-plan sociétal et intellectuel de la Silver Economie rejoint pour partie celui des théories du Care et des réflexions féministes qui en sont issues. Le Care, très connu dans les pays anglo-saxons, se répand rapidement ailleurs, en France notamment. Elle a pour origine les travaux de Carol Gilligan aux Etats-Unis, qui avaient relevé, dans différentes enquêtes de psychologie sociale, la façon dont les hommes et les femmes abordaient les questions de morale. Là où les hommes ont tendance à se référer à des valeurs universelles, des principes abstraits, pour orienter leur comportement, les femmes réfléchissent d’avantages en termes d’interactions sociales. Carol Gilligan donne un exemple de dilemme : faut-il voler un médicament pour sa femme malade si on ne peut pas le payer ? Les garçons ont tendance à se référer à un principe, par exemple, une vie humaine vaut plus qu’un médicament, donc oui, on peut voler. Les filles vont aborder la question différemment : se demander si on peut convaincre le pharmacien, faire remarquer que si on vole et qu’on va en prison, alors la femme se retrouvera seule, voir si on ne peut pas emprunter, etc.

Ces travaux ont été repris et développés par d’autres auteurs ; la pensée féministe, pour partie, s’est appuyé sur cette théorie du Care. L’important à retenir, au-delà des différences -vraies ou fausses- entre les hommes et les femmes, est qu’il s’agit d’une nouvelle façon de faire société : inscrire le projet social non pas dans des principes abstraits, mais dans la complexité du réel et la valeur infinie des relations entre les personnes.

Cette question est bien sûre centrale dans la Silver Economie. Travailler avec les anciens, c’est d’une façon ou d’une autre, se positionner dans une relation qui ne peut pas se réduire à sa dimension économique. Devenir âgé concerne et interpelle tout le monde : ce visage de l’ancien, ce sera le nôtre un jour. Il ne s’agit pas simplement de vendre un produit ou un service qui sera consommé, mais d’entrer en interaction, de s’inscrire dans la qualité de la relation à autrui, de produire du sens : l’entrée en relation avec les anciens est une valeur en soi.

La Silver Economie, laboratoire du futur ?

Notre pacte républicain est fondé sur des principes abstraits, sur une morale kantienne verticale qui a longtemps porté notre pays, Liberté, Egalité, Fraternité, et qui se délitent. Qu’est devenue la liberté dans un monde numérique ? Qu’est-ce que l’égalité dans une économie mondialisée ? Qu’est-ce que la fraternité à l’heure des replis communautaires ?

Les grands principes universels abstraits et fédérateurs sont de moins en moins opérants. Les entreprises de la Silver Economie en sont un bon exemple. Elles ne se développent pas sur le mode économique traditionnel, l’apparition d’acteurs dominants qui finissent par se partager le marché, mais sur le mode du réseau, sur le tissage d’interactions incessantes. Ce n’est pas un hasard si cette filière comporte tant de clusters qui mettent les entreprises en réseau – Silver Valley par exemple – et si la diversité des entreprises est si forte : starts-ups, PME, ETI, grands groupes… Cette complexité est une valeur en soi, et fait écho aux théories du Care : la valeur est dans l’interaction, dans l’épaisseur du réel humain. La filière, animée par Luc Broussy sur mandat du gouvernement, traduit bien les avancées de cette réalité mouvante.

Comment traduire ceci dans la gestion concrète d’une entreprise ? Dans notre groupe, Indépendance Royale, qui équipe le domicile des seniors, nous avons essayé de faire de la diversité, de l’attention portée aux autres, un levier de performance. C’est le parti-pris d’un management inclusif. Chacun peut monter à bord, chacun prend sa place non pas en fonction de ce qu’il est en arrivant – sexe, diplôme, couleur, origine sociale, etc – mais en fonction de ce qu’il fait. C’est ainsi que l’entreprise est co-dirigée par un homme et par une femme, que le comité de direction est à parité, que 70 % des responsables sont issus de la promotion interne.

Nous sommes convaincus que les entrepreneurs ont leur rôle à jouer dans la refondation du pacte républicain, que leur façon de gérer leur entreprise fait partie des dynamiques de transformation qui construiront la société de demain. Nous sommes, tout autant, convaincus que la Silver Economie, Sui Généris, est une forme de laboratoire, de terrain d’expérimentation de ces nouveaux paradigmes.