Face à la turbulence et à l’incertitude dans lesquelles nous vivons, tout comme face à un concurrent totalement imprévisible, il est légitime pour une entreprise tout comme pour un manager de se
poser des questions afin d’analyser le passé pour mieux comprendre le présent et ainsi préparer le futur avec un peu plus de sérénité.
Les principes de Miyamoto Musashi, le plus grand samouraï du XVIIe siècle comme énoncés dans le Traité des cinq roues sont plus que jamais d’actualité !
Contrairement à ce que l’on peut croire, les principes de ce fameux traité ne sont pas simplement applicables aux arts martiaux mais dans la vie en général et plus particulièrement au monde de l’entreprise*. En effet, pour survivre dans le monde des affaires, chaque manager doit trouver et (ou) réveiller le samouraï qui se cache en lui. Si les combats au sabre n’ont plus lieu que dans les arènes sportives, le dirigeant d’entreprise, le leader ou le manager d’aujourd’hui, doit mener au quotidien d’autres types de combats, tout d’abord pour se motiver, gérer et motiver les équipes, respecter les délais, respecter le budget, négocier avec le client, négocier avec la hiérarchie, organiser ou réorganiser le planning lorsqu’il y a des problèmes, trouver et proposer des solutions, montrer l’exemple aux collaborateurs ou aux collègues même en période de turbulence et bien d’autres… C’est dans ce contexte que ce travail prend tout son sens. En effet, à partir des principes rédigés par Miyamoto Musashi dans son Traité des cinq roues, ou Gorin-no-sho en japonais, nous allons montrer comment nous servir de son exemple dans le cadre du management des entreprises et des organisations en général.

Le Traité des cinq roues

Depuis la nuit des temps, l’homme a toujours essayé de trouver des principes et des règles qui puissent régir son existence, structurer sa façon de faire, assurer la survie de sa famille, de son groupe ou de sa communauté, pour lui permettre de faire face aux aléas de la vie courante tels que les guerres, la concurrence ou la recherche du pouvoir.
C’est à l’âge de 60 ans que Musashi condense dans ce traité tout son savoir sur la stratégie martiale et l’art du combat, un fait très rare pour son époque où l’on écrivait très peu. Comme il le dit lui-même : « J’ai prêté attention aux voies de la tactique dès ma jeunesse et j’eus mon premier duel à l’âge de treize ans ». Il poursuit « …Je n’ai plus aucune voie à rechercher et le temps a passé. J’ai appliqué les principes (avantages) de la tactique à tous les domaines des arts. En conséquence, dans aucun domaine je n’ai de maître » (Tokitsu, 1998).
Le Traité des cinq roues, une œuvre particulière qui porte sur la voie de la tactique, sous-entendu la voie de la stratégie martiale ou stratégie du combat, fut rédigé par Musashi en pratiquement deux ans, au cours de l’Ere Keichô : de 1643 à 1645, qui fut l’année de son décès. Le Traité des cinq roues se divise en cinq grands chapitres distincts, à savoir :
– Le rouleau de la Terre.
– Le rouleau de l’Eau.
– Le rouleau du Feu.
– Le rouleau du Vent.
– Le rouleau du Vide (ou du Ciel).
Pour cet article, nous allons interpréter un principe du rouleau de l’Eau et en décliner l’adaptation dans le management des organisations.

Soyez aussi fluide et insaisissable que l’eau

– Énoncé du Principe du rouleau de l’Eau :
« …Vous devez apprendre dans la nature de l’eau l’essentiel de l’état d’esprit. L’eau suit la forme du récipient carré ou rond. C’est une goutte et aussi un océan… Si vous parvenez à discerner clairement le principe général de l’art du sabre et à vaincre ainsi aisément une personne, vous pourrez vaincre n’importe quel adversaire. L’esprit est le même qu’il s’agisse de vaincre une personne, mille ou dix mille ennemis… » (Traduction Kenji Tokitsu, 1998) **
– Interprétation : Musashi mentionne que l’état d’esprit du manager ou du dirigeant doit être comme la nature de l’eau. Cela rejoint une théorie des 48 lois du pouvoir (Robert Greene, 2009) qui dit : « La meilleure façon de vous protéger est d’être aussi fluide et insaisissable que l’eau ; ne comptez jamais sur la stabilité ni sur l’immobilité. Tout change. »
L’eau est un élément indispensable à toute vie sur terre. C’est dans ce sens que l’entrepreneur ou le manager doit se rendre indispensable par ses idées créatives à forte valeur ajoutée. L’eau est immuable, la structure chimique qui la compose (H2O) ne change pas, même si elle passe de l’état solide à l’état gazeux. Pour l’entrepreneur ou le manager, il s’agit de ne pas changer subitement son état d’esprit en fonction des situations. L’état d’esprit doit rester immuable même si la réaction face aux situations doit être différente.
L’eau est un élément dont la composition chimique est stable et, à son image, l’entrepreneur, le manager ou le dirigeant doit être stable intérieurement. Il ne doit pas montrer ses émotions à ses
interlocuteurs mais afficher au contraire une grande stabilité, notamment face à des situations difficiles ou stressantes comme une négociation commerciale importante, un conflit social ou la prise de parole devant un auditoire nombreux.
L’eau est transparente par nature. Il en est de même pour l’entrepreneur ou le manager, dans le sens où un bon dirigeant n’aura rien à cacher. Cette notion de transparence ne doit pas être comprise comme la possibilité de lire les pensées ou les intentions du dirigeant, ce qui serait un défaut, notamment pour l’art de la stratégie, mais plutôt dans le sens où chacun de ses actes repose sur une décision claire et clairement expliquée.
L’eau est un élément fluide par nature. Elle s’adapte à tout type de récipient. Tout comme le dirigeant ou le manager doit avoir un état d’esprit fluide afin de s’adapter à toutes les situations qu’il peut rencontrer dans sa vie professionnelle ou familiale. L’eau peut détruire la roche non par la force mais par la persistance. C’est ainsi que Confucius parlait de l’eau car elle ne s’arrête pas devant
un obstacle et continue toujours de l’avant. Il doit en être ainsi du dirigeant, il doit montrer une persistance et une « persévérance » sans égale. Cela s’applique notamment lorsqu’un jeune entrepreneur veut créer son entreprise : s’il ne fait pas preuve de persistance et de
persévérance, il ne pourra pas aller jusqu’au bout de son projet. Cette notion peut créer une différence majeure entre deux entrepreneurs. L’eau est une goutte, mais aussi un océan écrit Musashi. Si une goutte de pluie n’a jamais fait de mal à personne, le tsunami qui a frappé l’île de Sumatra en Indonésie en 2004 était également constitué d’eau. Le dirigeant doit avoir un esprit qui peut, quand il le veut, être aussi doux qu’une goutte d’eau. Mais, lorsque la situation le nécessite, il doit avoir l’esprit d’un guerrier prêt au combat et la force d’un raz de marée. Il est certain qu’un être doté de ces qualités est exceptionnel. Cela va dans le sens de Schumpeter (1934) qui définit l’entrepreneur ou le leader comme un être « charismatique et exceptionnel ».
Musashi nous indique par ailleurs que la stratégie s’apprend et que sa maîtrise est, par conséquent, transmissible à qui veut l’acquérir. Mais surtout, il précise que ce que nous pouvons appliquer au petit, nous pourrons l’appliquer au grand ; c’est la notion de prototype ou de projet pilote. La notion de prototype est très souvent utilisée dans le milieu industriel, notamment afin de tester un nouveau produit avant sa mise sur le marché. Tout comme les voitures ou les téléphones portables qui sont conçus en prototypes, avant que l’industrie en question ne prenne la décision de les produire en masse. Musashi nous précise également l’importance de conserver en toute chose le même état d’esprit : « L’esprit est le même qu’il s’agisse de vaincre une personne, mille ou dix mille ennemis. » Cela rejoint
l’état de l’eau qui est immuable et stable, tout comme devrait l’être l’état d’esprit de l’entrepreneur ou du manager.

Adaptabilité et persévérance

En conclusion, pour Musashi, le leader ou le dirigeant doit avoir un esprit doté des mêmes qualités que celles de l’eau dont deux nous semblent des plus importantes : l’adaptabilité et la persévérance. En effet, pour un dirigeant d’entreprise, ou bien un manager, s’adapter
à toutes les situations est fondamental dans la mesure où il sera confronté à différentes situations qui appellent des réponses distinctes et spécifiques. Par conséquent un manque d’adaptabilité ou de flexibilité aura des conséquences graves sur la survie de l’organisation, surtout en période de crise. À propos de la persévérance, Confucius dit : « Confronté à la roche, le ruisseau l’emporte toujours, non par la force, mais par la persévérance. »
(Aguilar, 2010). Cette qualité est des plus importantes. De nombreux exemples de leaders nous montrent que sans elle, ils n’auraient jamais pu réussir à pénétrer le marché avec leurs nouvelles idées, parfois révolutionnaires, comme pour Microsoft, Facebook ou les
smartphones.
Sources :
*Benoit Naous, Musashi – Leçons du Traité des cinq roues appliquées à l’entreprise, Editions Maxima, 2020
** Kenji Tokitsu, Miyamoto Musashi : Maître de sabre japonais du XVIIe siècle, Editions Désiris, 1998