Vous pensez bien vous connaître… C’est certainement un peu faux !

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Au travail, chacun pense savoir qui il est. Nous croyons connaître nos forces. Nos limites. Notre manière de parler. Notre façon de travailler avec les autres. Nous pensons aussi mesurer notre impact. Sur nos collègues. Sur nos équipes. Sur notre manager.

Mais cette certitude est souvent une illusion. 56 % des Français se jugent plus lucides que la moyenne sur eux-mêmes – contre 10% moins lucides que la moyenne (sondage Fasterclass mené auprès de 3 114 actifs français). Et 64 % pensent bien se connaître. Sur le papier, tout va bien. Dans les faits, tout se complique. Car 93 % déclarent avoir déjà été surpris par un feedback qui ne correspondait pas à l’image qu’ils avaient d’eux-mêmes.

Le paradoxe est brutal. Nous nous pensons lucides. Et pourtant, le regard des autres nous déstabilise encore massivement.

L’angle mort est partout

Le monde professionnel adore parler de performance. De leadership. De coopération. De posture. De soft skills. Mais il évite souvent un sujet plus inconfortable : la connaissance de soi.
Or, on ne manage pas seulement avec des outils. On manage aussi avec ses réflexes. Ses biais. Ses silences. Ses agacements. Ses automatismes.

Un collaborateur peut se croire direct. Il est perçu comme cassant.
Un manager peut se croire exigeant. Il est vécu comme contrôlant.
Un collègue peut se croire discret. Il est interprété comme distant.

C’est là que le feedback devient essentiel. Il ne sert pas à blesser. Il sert à révéler. Il met en lumière ce que nous ne voyons pas. Il donne accès à notre impact réel. Pas à notre intention. Pas à notre récit intérieur. Mais à ce que les autres reçoivent.

Et c’est souvent là que le choc se produit.

Le feedback ne rime pas avec attaque

Le mot « feedback » est encore trop souvent mal compris. Dans beaucoup d’entreprises, il reste associé à la critique. À l’entretien annuel. À la remarque froide. À la correction descendante. Bref, à un moment désagréable qu’il faut encaisser.

D’ailleurs, 71% des français le confondent avec un reproche. C’est une erreur.
Un feedback utile n’est pas une réprimande. Ce n’est pas non plus un jugement sur la personne. C’est une information, qui repose sur une observation, avec l’intention de nous apprendre quelque chose. Elle permet de comprendre un effet produit. Elle ouvre une possibilité de développement.

Le problème, c’est que cette culture reste fragile. Quand ils reçoivent un feedback négatif, seuls 17 % des Français cherchent d’abord à comprendre. Parmi les 83% de premières réactions restantes, beaucoup se défendent. 21 % se justifient. 23 % commencent par questionner la légitimité de la personne qui parle. 12 % remettent immédiatement le retour en question.

Ces réactions sont humaines. Personne n’aime être remis en cause. Mais elles disent quelque chose de profond : nous voulons progresser, mais nous voulons aussi protéger l’image que nous avons de nous-mêmes. Et parfois, cette image prend le dessus sur l’apprentissage.

Le bureau, grand théâtre de l’ego

Dans la vie professionnelle, l’ego est rarement nommé. Pourtant, il est partout. Il se cache dans une réunion où personne n’ose dire les choses. Dans un désaccord que l’on transforme en tension personnelle. Dans une remarque que l’on prend comme une attaque. Dans une demande de feedback que l’on n’ose pas formuler.

49 % des Français craignent qu’un feedback sincère fragilise leur image professionnelle. C’est considérable. Cela signifie qu’un actif sur deux associe encore la demande de retour à une forme de vulnérabilité. Comme si demander « comment puis-je m’améliorer ? » revenait à avouer une faiblesse.

C’est exactement l’inverse. Demander un feedback est un signal fort. Cela montre une volonté de progresser. Une capacité à se remettre en question. Une maturité professionnelle. Une attention portée aux autres. Dans les organisations qui avancent vite, ce n’est pas la perfection qui compte. C’est la capacité à apprendre vite. À corriger vite. À ajuster vite.

Et cette capacité passe par le feedback.

La vérité utile n’est pas forcément brutale

Attention toutefois à ne pas confondre sincérité et brutalité.

Le monde du travail a parfois valorisé une forme de franchise dure. Dire les choses « cash ». « Sans filtre ». Mais une vérité mal formulée peut fermer la discussion au lieu de l’ouvrir. Elle peut humilier. Elle peut installer de la méfiance. Elle peut produire l’effet inverse de celui recherché.

Un bon feedback doit être clair. Mais il doit aussi être précis. Situé. Respectueux. Orienté vers l’action. Il ne dit pas : « Tu es mauvais en réunion. » Il dit : « Lors de la réunion de mardi, tu as interrompu trois fois ton collègue. La prochaine fois, laisse-le terminer avant de répondre et tes idées seront certainement mieux reçues. »

La différence est énorme. Dans le premier cas, on attaque une identité. Dans le second, on décrit un comportement. Et l’on rend le changement possible.

Les entreprises doivent sortir du non-dit

Le sujet dépasse les individus. Il concerne directement les entreprises. Car une organisation qui ne sait pas se dire les choses accumule les malentendus. Les frustrations. Les tensions silencieuses. Les départs évitables.

Le non-dit coûte cher. Il ralentit les projets. Il abîme la confiance. Il nourrit les conflits. Il laisse des collaborateurs s’enfermer dans des comportements dont ils ne mesurent pas l’impact. À l’inverse, une culture du feedback bien installée crée un avantage collectif. Elle accélère l’apprentissage. Elle améliore la coopération. Elle renforce la qualité managériale. Elle rend les équipes plus lucides.

Mais cette culture ne se décrète pas. Elle s’apprend.
Nous gagnerions à former les managers à formuler des retours utiles. Et aussi à en demander, car le feedback n’est pas l’apanage de la hiérarchie.
Nous gagnerions à apprendre aux collaborateurs à les recevoir, et aussi à oser en donner.
Nous gagnerions à créer des rituels simples. Des espaces réguliers. Des règles claires. Et surtout, il à sortir le feedback de la logique punitive.

Le feedback ne doit pas être réservé aux moments où quelque chose va mal. Il doit devenir un outil courant de progression, où l’on met autant en lumière ses points forts que ses points d’efforts.

Se connaître, c’est accepter d’être surpris

La lucidité professionnelle ne consiste pas à avoir raison sur soi. Elle consiste à accepter que les autres détiennent une partie de la vérité. Une vérité parfois inconfortable. Et pour autant, précieuse.

Nous ne sommes jamais les seuls experts de notre comportement. Nous connaissons nos intentions. Les autres connaissent notre impact. C’est dans l’écart entre les deux que se joue le progrès. Nous avons tous des angles morts. Même les plus expérimentés. Même les plus confiants. Même les plus sincères.

La question n’est donc pas de savoir si nous sommes parfaitement lucides. Nous ne le sommes pas. La vraie question est plus simple : sommes-nous prêts à écouter ce que nous ne voyons pas encore ? Car au bureau, comme sur la route, le danger vient rarement de ce que l’on regarde en face. Il vient de l’angle mort.

 

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