Je rêve souvent aux cigarettes de ma jeunesse. Surtout à celles que je fumais à l’intérieur, à l’abri du vent et des courants d’air, qui contrariaient le jeu des volutes. Aujourd’hui, j’ai arrêté de fumer. Malgré moi je suis entré dans une histoire de cigarettes. D’emblée Pastre, le Directeur de la Seita me plait avec son cigare vissé aux lèvres comme s’il était né avec. L’impression d’avoir déjà vécu ce qui se passe me trouble, mais je ne suis jamais venu à la Seita et je ne l’ai jamais rencontré.
– Je veux Lee Spad, décrète-t-il.
– Qui est-ce ?
– Vous êtes chasseur de têtes ou quoi!? Au fait, fumez-vous ? ”
C’est bien ma chance, le hasard ne fait pas bien les choses, je vois le contrat de mission partir en fumée. Il y a dix ans que j’ai fait le serment de ne plus en toucher une.
–  Il y a deux sortes d’individus sur terre : les fumeurs et les autres, poursuit-il en m’observant par dessus ses lunettes demi-lune, alors, vous, dans quel camp êtes-vous ?”
Debout, bien droit, face au Directeur général de la Seita dans son imposant bureau, j’hésite entre “Je ne fume pas”, qui me ferait rater un contrat et “Je ne fume plus”, qui serait plus intelligent, le laissant penser que j’ai fumé et peut replonger.
–  Je vois, vous ne fumez pas, et vous voulez travailler pour moi… Vous avez déjà fumé au moins, quelle marque fumiez-vous?
– … des Gauloises filtre, Monsieur.”
–  A la bonne heure, vous savez, ici, on ne consomme que des produits maison.
Tourné vers la fenêtre, il accroche son regard aux péniches qui descendent la Seine. L’âcreté du cigare plombe l’air de la pièce et me donne la migraine. Les fumées posées entre nous comme des rubans rendent l’atmosphère diffuse.
– Aujourd’hui, les cigarettes ne sont plus les mêmes qu’il y a dix ans. Les gens sont adultes, ils fument de bonnes cigarettes, nous faisons des études pour mettre sur le marché des produits acceptables, venez, je vais vous montrer.”
Dans l’ascenseur, le “Défense de fumer même une Gitane” m’amuse. Lui défend sa maison avec ferveur. Au dernier sous-sol, après un labyrinthe de couloirs et de sas, il déverrouille une porte blindée marquée “Laboratoire”. Dans un air zébré de volutes, une dizaine d’appareils disposés face-à-face sur une table de fer fument des cigarettes. Des meccanos géants à l’anatomie percée d’écrous.
– Mes machines à fumer, se vante-t-il, elles simulent le comportement du fumeur, le nombre et la durée des bouffées, la profondeur de l’inhalation, la vitesse avec laquelle il aspire, les intervalles entre les bouffées, la longueur des mégots… et derrière nos chercheurs diminuent la nocivité, passionnant, non ?!
Sans relâche, les squelettes aux lèvres métalliques pompent les mégots dans un air irrespirable. Je hoquète de nausée.
– Christophe Colomb a découvert le tabac à Cuba, un tison d’herbe dans la bouche des indiens, les Aztèques ont soigné avec la plante bénie des Dieux, le calumet fumé en commun par les Sioux apportait la purification; bien sûr l’Inquisition … A travers les siècles, nous voilà revenus à son bureau. Dire que le tabac a servi comme emplâtres, en fumigations, en onguents, quand Nicot, ambassadeur de France, en a envoyé à la Reine, on l’a même appelé l’herbe à la Reine.
La réplique m’échappe :
– Nicot a donné nicotine.
– Et alors ?! Si j’avais une fille, je l’appellerais Nicotine, quel joli prénom, il chante comme une comptine pour enfant, légère, caressée par la patine des fumeurs ?!
– Qui est Lee Spad ? ”
Bien calé dans son fauteuil, il promène son regard à droite et à gauche, comme si nous étions en public et me confie à voix basse :
– Le meilleur acheteur de tabac du monde, il travaille pour la British American Tobacco, la B.A.T., le numéro un mondial des cigarettes, 700 milliards de cigarettes, Benson & Hedges, Kool, Kent, vous savez pourquoi c’est le meilleur ?… Il rafle tous les marchés de Virginie.
– Vous aurez un choix de candidats, Monsieur, et mes honoraires…
– Je ne veux pas de choix, je veux Lee Spad, je vous paie d’avance, ramenez le moi, il n’y a que lui qui m’intéresse.
Il dégaine un long chéquier, prend son stylo, la plume grinçe, et ma migraine se dissipe.
– Un petit homme, il ne paie pas de mine, dans deux jours commence au Zimbabwe une grosse vente aux enchères des meilleurs Virginie, vous le trouverez là-bas.
Dans la rue puant l’air vicié, je respire avec plaisir.
–  Un contrat payé cash! Et il ne veut même pas de choix. Un seul candidat à voir et le tour est joué.
Je prends ma voiture et traverse l’Esplanade des Invalides presque vide. Sous un jour avare de lumière, des silhouettes plongent dans la bouche du métro. Je pousse une cassette dans l’auto radio. Un bourdon lancinant retentit à plein volume. Les pleurs d’un médiator dérapent sur des cordes, la voix de caverne de John Lee Hooker psalmodie “Shake it Baby ! Shake it Baby !” Je dois “chasser” en Afrique un certain Lee Spad. Mais où est donc le Zimbabwe ?! Dans la nuit, avec une excitation de détective, je dévore tout ce que je peux trouver sur internet : la culture du tabac dans le monde, une plante qui appartient à la famille des solanacées, comme l’aubergine, plus de 5 millions d’hectares de terres plantées de tabac, en tête la Chine, les USA, l’Inde, le Brésil et bien sûr le fameux Zimbabwe. L’un des principaux exportateurs de tabac du monde 95 % en tabac de Virginie. Son tabac se vend aux enchères à Harare, la capitale, là où je dois trouver Lee Spad. A l’idée de me retrouver dans ce pays, dans une ville grouillante de bruits, de musiques, de couleurs, de ruelles tortueuses puant la graisse cuite, les épices, la crasse, j’éteins la lumière et m’endors dans le bruissement régulier du ventilateur d’une maison coloniale au bord d’un marécage qui mijote dans la nuit africaine.  Le goût âcre du café me réveille à peine. La journée va être bien pleine. 5 candidats à voir, les billets d’avions, les réservations, des vaccins en urgence… Mon portable vibre sur la table de la cuisine. Il est 7 heures 30.
– Bonjour, Pastre, désolé de vous appeler si tôt, je voulais vous avertir, votre déplacement en Afrique n’est plus nécessaire…
– Mais…
– Lee Spad est mort… d’ailleurs c’est assez bizarre…
Avant que je ne m’inquiète de mes honoraires, il ajoute :
– En revanche, j’ai une autre recherche, le Directeur des ventes export. Prenez rendez-vous de ma part avec Virginie May pour la description du poste.

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Paul-Emile Taillandier
Après l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et la Faculté de Droit d’Assas, Paul-Emile Taillandier commence sa carrière comme chargé de mission au Cabinet du Préfet de la Guadeloupe, puis devient secrétaire général d’une Union Régionale du MEDEF. De 1986 à 2008, il dirige le cabinet de recrutement Taillandier Conseil. En 2008, il crée Talents-Clés Conseil, cabinet spécialisé dans le recrutement de profil rare et fonde en 2012 "Cadre et Dirigeant magazine". Auteur d’un roman La Nuit Créole et d’un e book Curriculum à éviter. Page Google+