Pourquoi les conseils des spationautes et des sous-mariniers pour nous aider à vivre le confinement, je pense à Thomas Pesquet, je pense à l’ex-commandant du sous-marin nucléaire Le Terrible, le capitaine de vaisseau Nicolas Lambropoulos, malgré leur expérience et leur vrai désir d’aider, ne sont presque d’aucune utilité ?

Ne pas confondre confinement volontaire et confinement subi

Je vois trois raisons à cela.
La première, lorsque l’on parle de mission spatiale, de mission pour un sous-marin, on a affaire à des volontaires. Comme on dit, ils l’ont bien voulu. Mieux, pour ces hommes et ces femmes, c’est une passion.
La deuxième, il y a un début à la mission, un début qui est connu. On sait quand la fusée décollera. On sait quand le sous-marin appareillera. Et, parce que ces hommes et ces femmes vivent pour cela, il peut même leur tarder que la mission commence.
La troisième, et peut-être d’un point de vue psychologique la plus importante, on sait, lorsque l’on s’embarque pour les étoiles ou que l’on appareille pour le fond des mers, quand cela va finir. Mieux même, comment sera l’après. La date de fin de la mission est connue. Et, spationautes et sous-mariniers connaissent les modalités de réadaptation à la vie, dans toutes ses composantes, sur la terre ferme.

Ce qui est vrai pour les personnes est vrai pour les organisations

Parce que la situation que nous vivons aujourd’hui avec la crise sanitaire est subie, nous n’avons pas d’autre choix que de nous y soustraire.
Parce que la décision de limiter les déplacements, de fermer tous les lieux recevant du public, non indispensables à la vie du pays, puis d’ordonner le confinement des personnes a été subite, beaucoup n’ont rien vu, ou voulu voir venir.
Enfin, parce que nous ne savons pas quand cela va se terminer, ni comment et sous quelle forme les choses pourront reprendre leur cours, hors parer à ce qui paraît le plus pressé, comme ce héros de Dostoïevski qui cherche dans une cave noire un chapeau noir qui ne s’y trouve peut-être pas, rien ne nous assure que nous prenons les bonnes décisions.

La tentation du repli et du chacun pour soi

Conséquence – auxquelles il faudrait ajouter, on en parle d’ailleurs assez peu, la situation anxiogène de la charge mentale liée à la dangerosité même du virus (dangerosité non encore maîtrisée contrairement, une fois encore, aux risques et dangers évalués et mesurés qui existent dans le cas d’une mission spatiale ou sous-marine) – beaucoup de personnes, pour se protéger et/ou protéger leur périmètre professionnel, semblent se confiner dans leur propre confinement.

Cette tentation du repli sur soi, voire du chacun pour soi – là encore, vraie pour les personnes et vraie pour les organisations – peut être observée dans de nombreux d’endroits. Ainsi, pour ce qui est des personnes, après la solidarité des premiers jours de confinement qui a été un bon moteur et un puissant mécanisme de défense pour lutter contre l’angoisse, on commence à voir réapparaître, après quelques semaines, les intérêts personnels, les notions de territoires, voire corporatistes, au détriment de l’intérêt général.

De même, côté organisations, des structures (qui pourtant en ont les moyens) diffèrent le paiement de leurs fournisseurs et les mettent ainsi en grave danger. D’où le rappel à l’ordre de Bruno Le Maire qui demande aux grandes entreprises de « veiller à respecter les délais de paiement des fournisseurs et à faire preuve de la plus grande modération sur le versement des dividendes. » Euphémisme pour dénoncer ici, ce qui seraient, si cela est avéré, des égoïsmes insupportables.

Navigateurs égarés, nous avons besoin de signaux de feu (Nietzsche)

Michel Serres nous l’avait déjà rappelé, nous ne sommes plus au temps de l’Iliade. Ça, c’était avant la mondialisation ? je ne sais pas, mais avant la crise sanitaire, avant le Covid-19. Le temps de l’Iliade, c’était un temps où, lorsque l’on n’était pas satisfait des autres, on pouvait, comme Achille, s’extraire du champ de bataille et se retirer sous sa tente. Un temps où, finalement, chacune et chacun – dans une compétition débridée – pouvait jouer sa propre partition. Aujourd’hui, et cette crise nous le rappelle avec plus de force encore, nous sommes tous embarqués. Aussi, si nous voulons sortir vivants de la tempête et arriver – ce que les marins appelaient avec justesse – à bon port, devons-nous, comme nous y enjoignait Michel Serres, respecter ce que, dans la marine du XIXe siècle, on appelait le pacte de courtoisie. Le pacte de courtoisie, cela voulait dire laisser les querelles et les couteaux de côté, pour préférer prendre soin de l’autre. Un autre qui devrait être aussi, dans cette épreuve, mon coéquipier.
Je ne sais pas si la mondialisation a tué la mondialisation. Celle-ci sans doute, comme l’Hydre de Lerne, possède bien des têtes qui sauront se régénérer, et même doublement, bien que tranchées. Ce que je pense certain, c’est qu’il nous appartient de ne pas ajouter au vrai virus Covid-19 qui se suffit déjà bien assez de lui-même, le virus de la discorde et du repli sur soi.
Si nous n’avons pas d’autre choix que d’accepter cette crise et ses conséquences, sur les personnes, sur les organisations, nous avons le choix de l’attitude que nous pouvons adopter. Si nous avons applaudi le personnel soignant, sans doute pouvons-nous déjà, chacune et chacun à sa place, chacune et chacun à son niveau, que ce soit dans nos vies privées, que ce soit dans nos responsabilités professionnelles, prendre exemple sur ce même personnel soignant et adopter un peu de ses vertus.
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