Pour profiter de l’histoire qui suit, mieux avoir déjà lu  La valeur du cerveau d’un cadre

Quelques années plus tard, un dimanche, à la Brocante de Chatou. Amateurs, collectionneurs, badauds se pressent dans les allées. Ca chine, ça fouine, ça flâne, ça hume l’air du temps sur l’île des impressionnistes, entre les baraques en bois, dans un bric-à-brac d’occasions, d’objets insolites et de meubles rares.  Dans l’« allée des Jambons », j’ai l’eau à la bouche, l’estomac chatouillé par les odeurs de cochonnailles, l’envie de grignoter avec un verre de Madiran ou de Pousse Rapière. L’air sent la foule, plein de bruits et de soleil, des voix d’enfants qui se taquinent, des langues claquent après une gorgée de vin.
– Alors Monsieur le chasseur, on ne dit pas bonjour à la brocante.
Je connais cette voix. Je me retourne. Dans la foule, un homme se tient devant moi. Un instant j’hésite. L’impression de voir quelqu’un qu’on connaît sans deviner qui, parce que hors de son contexte, ou sans son uniforme habituel. Il vient vers moi.
– Henri de Fromentin, de la banque Palo Alto.
Il me prend par le bras et me guide vers un stand. Un petit musée. Une caverne d’Ali Baba. Un phonographe avec un haut-parleur en cornet trône à l’entrée. Au fond une bibliothèque de milliers de disques 78 tours. Des téléphones noirs. Des vieilles horloges. Des vieux journaux. Des affiches publicitaires de Coca–Cola des années 1950.
– Je vous présente mon épouse, allez, venez, on va manger un morceau.
Au grill en plein air, saturé de fumées, d’odeurs de nourriture grasse, je le laisse parler. C’est bien Henri de Fromentin, mais un autre, barbu, les tempes argentées comme des traces de son ancien métier.
– Vous cherchez des têtes bien faites, jeunes et performantes, moi, je recherche tout ce qui est vieux et authentique. Expert en antiquités, voilà mon nouveau job, je me régale, chaque pièce raconte une histoire et transporte vers une époque à travers les siècles.
– Mais comment ?
– Prenez une tranche de jambon de montagne fumé, un peu de saucisson d’âne, et goutez moi ce petit de vin propriété…
– Vous avez l’air en pleine forme…
– Formidablement bien,
– Mais comment….
– … on passe de la banque à la brocante ?
– C’est tout une histoire. A l’époque, j’étais lessivé, écœuré, licencié comme un malpropre, finalement, j’ai une vie super sympa, cool, sans le stress de la banque.
– Comment devient-on brocanteur ?
– Une simple histoire d’amitié, un truc si simple que j’ose à peine y croire encore. Un vendredi soir, comme tous les vendredis à tour de rôle avec des amis, on s’est réuni chez moi pour une partie de bridge ; notre seul point commun c’est notre passion pour le bridge…
– Et le whisky, ironise son épouse.
– Nos métiers sont très différents, il y a un médecin généraliste, un ami architecte, un copain fonctionnaire de Trésorerie ; quand ils voient ma mine, l’alcool aidant, on s’est mis à chercher en rigolant quel autre métier je pourrais faire, juste pour me sortir de ma mauvaise humeur…
– Vous avez surtout bu, reproche son épouse.
– Laisse-moi expliquer l’histoire… donc, on sort complètement du rationnel, des logiques du business, on fait sans l’avoir décidé un brainstorming. On dit tout et n’importe quoi…
– Ils se moquaient de toi…
– N’empêche, l’idée jaillit, après plusieurs heures, on conclut que je serai brocanteur.
Son épouse précise :
– Je ne me suis pas encore faite à cette idée, c’est complètement fou.
– C’était mon hobby, depuis toujours je passe mes loisirs à fouiner aux puces, à chiner dans les brocantes, les ventes aux enchères, pour le plaisir, pour les objets. Ma première réaction fut négative. Banquier, ça pose, brocanteur, même antiquaire, c’est quand même pas pareil, puis un jour j’ai sauté le pas…
Henri de Fromentin avale une grande lampée de vin et de ses doigts enfourne un morceau de jambon dans sa bouche.
– Cela n’a pas été facile… je ne m’y suis pas encore habituée, mais je reconnais, il a mis trois mois, rajoute son épouse.
– Devenir brocanteur après les bureaux cossus de la banque, cela fait l’effet d’une thalasso, ça vous rogne le superflu, ça vous décape…
– Vous avez relativisé…
– Avec le recul aujourd’hui, cela paraît facile. La banque, je l’ai laissée aux banquiers. Aujourd’hui, c’est gagné, je me fais plaisir, je gagne ma vie mieux qu’avant, c’est bien connu, dans la brocante, on ne connaît pas trop le fisc, et tous mes collègues à qui je n’osais pas avouer ce que j’étais devenu, sont maintenant mes clients….
– Il a même passé un diplôme…ajoute son épouse comme pour se rattraper.
– De brocanteur?
– A l’Université de Marne-la-Vallée, une licence professionnelle Antiquaire Brocanteur…
–  J’ignorais…
–  On apprend l’histoire de l’art, l’expertise, le commerce, la restauration des oeuvres d’art. Mais j’apprends surtout en me faisant avoir, dans ce business, l’escroquerie est monnaie courante. Difficile de distinguer entre l’original et la copie. Avec le temps, j’ai acquis le feeling, comme vous avec les cadres, je distingue le vrai du faux, ce qui est ancien de ce qui ne l’est pas. Vous c’est le CV, moi c’est l’objet, même s’il est fabriqué à la perfection, je l’examine minutieusement, je détecte s’il est d’origine ou imité, récent ou ancien…
– Et la règle de trois sur la valeur de votre cerveau ?
–  Aujourd’hui, je compte en plaisir.
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“Le noms des personnes, des entreprises et des lieux ont été changés.”

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Paul-Emile Taillandier
Après l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et la Faculté de Droit d’Assas, Paul-Emile Taillandier commence sa carrière comme chargé de mission au Cabinet du Préfet de la Guadeloupe, puis devient secrétaire général d’une Union Régionale du MEDEF. De 1986 à 2008, il dirige le cabinet de recrutement Taillandier Conseil. En 2008, il crée Talents-Clés Conseil, cabinet spécialisé dans le recrutement de profil rare et fonde en 2012 "Cadre et Dirigeant magazine". Auteur d’un roman La Nuit Créole et d’un e book Curriculum à éviter. Page Google+