– Le premier, noir, impair et passe…! Le numéro est plein.
Impossible de résister. Monaco. Le Loewes. Les manchots. La roulette.  Le tapis vert agglutiné de joueurs avides. Un autre monde, en dehors du temps, de “faites vos jeux”, « rien ne va plus», milliardaire d’une minute, scotch à petits gorgées, ordres au croupier, espoirs d’une chance qui tourne. Tant qu’on a des jetons on est un milliardaire en puissance. Leurre de chômeurs se jetant à corps perdus sur les postes à pourvoir, avec les probabilités de réussite égales à celles de la roulette. Marché du travail, où se pressent désespérément des candidatures sur un numéro. Tant qu’on a des CV on est un actif en puissance.
– Monsieur, vos jetons…
Le croupier pousse au bout de son râteau un tas de plaques devant moi.  Je joue toujours le un, fantasme du premier. Mon sang coule plus vite dans mes veines. La chance. Le hasard est le plus grand recruteur du monde. Talent, don, baraka, main heureuse, ne sont pas quantifiables, pourtant ils conditionnent la vie. La chance n’est pas le fruit du hasard. Chacun forge la sienne, est responsable de ce qui lui arrive. La chance ressemble à ce qui nous intéresse. Pareil pour un job : tout dépend de l’intérêt qu’on lui porte, de la rapidité à le repérer et à l’aborder.  On a le métier qu’on aime, ce n’est pas la chance si les événements arrivent, c’est qu’on se met sur leur chemin. Le hasard n’existe pas, peut-être à la roulette, à condition encore de miser. A la limite, la chance c’est la cerise sur le contrat de travail.
Je laisse toujours autant de jetons sur le premier. Une sorte de remerciement d’être sorti. “Faites vos jeux ! ” Rien ne va plus”  Tout dépend de la manière dont on regarde le tapis. Le fortuné de l’emploi qui perd regarde devant lui, il y a plus grave perdant que soi, voit le bon côté et se dit que le coup du sort aurait pu être pire.  Il n’en veut pas à ce salop de patron du casino qui sur ce coup le licencie, ni aux croupiers qui trichent sûrement pour qu’il perde.  Son numéro ne sort pas, on ne le recrute pas, il se concentre sur l’avenir. Napoléon recrutait ses grognards en leur posant la question suivante : «Avez-vous de la chance?». Celui qui mettait plus d’une seconde à répondre était écarté. Tout patron recrute le grognard qui répond « oui », non parce qu’il croit à la chance, mais parce qu’il a tout simplement confiance en lui, en sa bonne étoile, en son avenir.
– Monsieur, vos jetons…
Le croupier, le sourire contraint, pousse au bout de son râteau un tas de plaques devant moi. Je mise encore sur le premier. Crépitement de la roulette,  silence  et   tension, respirations retenues, yeux scrutant la boule qui s’arrête net.
– Premier répétition !!
Mon coeur palpite. C’est vraiment de la chance. On ne recrute pas quelqu’un deux fois pour le même poste. On accumule les entretiens et les refus, rafale de répudiations puis le dilemme persévérer ou abandonner. Face aux refus répétés du sort, on recommence à un autre moment, on  change de table, de jeu ou de casino. Le bon joueur rencontre la chance qui lui ressemble mais elle se présente rarement quand on en a besoin, elle aide même souvent quand on peut se passer d’elle. Au lieu de s’entêter, prendre du recul et revenir à l’attaque. Comme lorsque on s’obnubile à chercher un nom, plus on insiste, moins on trouve. Si on laisse vagabonder son esprit, il surgit au fil d’une idée. Se mettre à l’écart. Attendre son tour. L’art de la fugue avant celui de l’affrontement.
Le numéro 3 est annoncé par le croupier. Je prends les plaques et monte à ma chambre.

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Le lendemain matin,  dans un salon du Loewe,  je présente des candidats au Directeur général d’un laboratoire pharmaceutique international.  Il veut recruter un directeur de la communication au niveau international. Aujourd’hui nous  voyons ensemble les candidats que j’ai trouvés . Je suis sûr de mon coup ?  Pourtant le directeur général s’énerve à chaque entretien, il les trouve minables. Je suis dans mes petits souliers.
– Jusque là vous n’avez pas tiré le bon numéro…
Comme souvent, tout patron habité par son business, il parle sans cesse de son laboratoire, il ne les écoute pas.
– Les trois que vous avez vus ont occupé des postes similaires
Un silence pesant. Il regarde la carte et commande un poisson directement, sans se préoccuper des envies de mon estomac
– Aujourd’hui un dircom doit avoir un réseau…
– Ils connaissent tous du monde…
– Ils ont un lobbying vicinal!
Je commande comme lui.
– Inadmissible, comment croyez -vous que j’ai réussi…
– Vous avez fait l’Insead…
– Tous les Insead n’ont pas le poste que j’occupe, tout dépend de votre réseau…
–  Votre famille…
–  Mon père garagiste, ma mère employée à la Sécurité sociale…
–   …?? !!!
–  Pendant mes études, j’ai lu un livre  qui m’a marqué,  c’est  simple, les sociologues le démontrent, chacun de nous connaît en moyenne 100 personnes par son prénom. Donc, face à quelqu’un, vous êtes à une poignée de main des personnes qu’il connaît.  Tout le monde a son réseau, mais surtout  peu l’exploite, rester en contact avec des personnes croisées dans ses études, un club de sports… dans votre travail, accroît votre capital chance.  Ce n’est pas de la chance, c’est une chaîne de réussite. Sur ce plan là vos candidats de ce matin sont des manchots…
–  Vous êtes sévère.
–  Dans une soirée vous êtes à quelques millimètres de milliers de personnes, autant de probabilités d’être une solution pour vous. Si vous connaissez 100 personnes par leur prénom, qui à leur tour en connaissent chacune autant, vous êtes proche de millions de personnes….
Le repas se termine par une salade de fruit et un café.  L’après-midi est géniale. Je n’ai pas choisi l’ordre de présentation des candidats, mon client en a pour son argent. Le 1er  fait partie du même club service que lui, le deuxième lui explique qu’il s’est juré étant jeune de connaître deux personnes par pays. Le troisième nous impressionne :
–  Vous connaissez Mark Zuckerberg ? demande-t-il à mon client qui très gêné répond par la négative. Le candidat poursuit avec aplomb, je l’ai rencontré dans un forum international le mois dernier, il est exceptionnel…
La conversation fuse, le candidat connaît et exploite tous les réseaux réels et virtuels de la planète. Un internaute familier de Linkedin, Facebook, Viadeo. Il convainc mon client en lui assénant
–  En dix minutes, je suis en contact avec les traders, les grands décideurs de la planète, la jet set… les paradis fiscaux.
Avec talent, il laisse filtrer des allusions : sa proximité avec un club à trois points, une relation avec un membre du gouvernement de Monaco.
Avant de rejoindre l’aéroport Nice Côte d’Azur, je vais à La Lux Car Compagnie,  spécialisée dans la location de limousines pour le Festival de Cannes ou les milliardaires qui descendent dans les Palaces.  Un homme me décrit son besoin : un Directeur Commercial ayant une personnalité people, qui connaisse la jet set et sache en tirer le maximum d’argent. Nous faisons affaire sur le champ. Une mission terminée avec le labo et un contrat pris au passage. Une semaine plus tard, je tombe sur un article dans le Monde : le patron de la Lux Car Compagnie, impliqué dans une affaire, des capitaux plus ou moins mafieux sous couvert de la location de limousines exploitait un réseau de prostituées sur la Promenade des Anglais.  Je déchire le chèque. Chance ou malchance ?!
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Paul-Emile Taillandier
Après l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et la Faculté de Droit d’Assas, Paul-Emile Taillandier commence sa carrière comme chargé de mission au Cabinet du Préfet de la Guadeloupe, puis devient secrétaire général d’une Union Régionale du MEDEF. De 1986 à 2008, il dirige le cabinet de recrutement Taillandier Conseil. En 2008, il crée Talents-Clés Conseil, cabinet spécialisé dans le recrutement de profil rare et fonde en 2012 "Cadre et Dirigeant magazine". Auteur d’un roman La Nuit Créole et d’un e book Curriculum à éviter. Page Google+