Que peut-on faire contre la Chine ?

Jérôme Lecat, CEO de Scality
Jérôme Lecat, CEO de Scalityhttps://www.scality.com/
Il revient du sommet sur l’IA en Inde (AI Summit) où il a rencontré des patrons de la Tech indienne. Ingénieur diplômé de l’École nationale des Ponts et Chaussées, titulaire d’un master de recherche en sciences cognitives de l’université Paris VII, il complète sa formation par un executive programme de Business Administration and Management à l’INSEAD ; En 1994, il fonde Internet Way, l’un des tout premiers fournisseurs d’accès à Internet en France, revendu à UUNET en 1997. En 2003, il crée Bizanga, spécialisée dans la gestion sécurisée des messages électroniques à grande échelle, cédée à Cloudmark en 2010. La même année, il cofonde Scality qu s’est imposée comme un leader mondial du stockage de données, au service des grandes entreprises, des opérateurs télécoms et des infrastructures critiques, avec + de 200 collaborateurs à Paris, San Francisco, Londres, Munich et Tokyo. Engagé il a publie des tribunes dans des médias(Les Echos, Le Figaro ou Challenges). Il y défend une vision exigeante de la souveraineté technologique européenne, alertant sur les risques de dépendance stratégique et appelant la French Tech à éviter « sa propre crise des masques ». Très engagé en faveur de l’Ukraine, il est cofondateur de l’association Ensemble Ukraine, mobilisée pour l’aide humanitaire et le soutien aux réfugiés. Il incarne une génération d’entrepreneurs convaincus que la maîtrise des infrastructures numériques est devenue un enjeu central de souveraineté, de compétitivité et de démocratie à l’ère de l’intelligence artificielle.

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La vraie question n’est pas de savoir pourquoi la Chine soutient son industrie, mais pourquoi l’Europe ne le fait pas.

J’entends souvent dire que l’Europe devrait taxer davantage les importations chinoises pour protéger son industrie. J’ai voulu aller voir par moi-même ce qui fait aujourd’hui la force de la Chine. Redécouvrir ce pays sans a priori n’est pas chose facile. Avant de partir, je repensais au témoignage d’Annette Wieviorka dans Mes années chinoises et au livre prémonitoire d’Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera. Deux regards très différents sur une Chine qui n’existe plus.

Je suis allé pour la première fois à Shanghai en 1989, quelques semaines avant les événements de Tiananmen. J’y suis retourné en 2008, puis en 2018. À chaque voyage, la transformation du pays m’a frappé. Cette fois-ci plus encore.

Huit minutes de train à sustentation magnétique suffisent pour rejoindre le centre-ville depuis l’aéroport. Ce qui surprend d’abord, c’est le calme de cette métropole de 25 millions d’habitants. Les voitures sont silencieuses : sur un comptage empirique de plus d’une centaine de véhicules, plus de 60 % portaient une plaque verte, réservée aux véhicules électriques. Beaucoup de Tesla, bien sûr, mais aussi une multitude de marques chinoises.

Nous connaissons BYD. En moins de vingt ans, cette entreprise est passée du statut de fabricant de batteries à celui de premier constructeur mondial de véhicules électriques. Son avantage ne tient plus à une main-d’œuvre bon marché, mais à la maîtrise de l’ensemble de sa chaîne de valeur. Les modèles de Xiaomi ou la Maextro S800, développée par Huawei avec Jianghuai Automobile, montrent que les industriels chinois savent désormais rivaliser en matière de design, d’électronique et de logiciels. Dans l’automobile électrique, la valeur se concentre précisément dans ces domaines.

Mon voyage, organisé par Business France, m’a conduit à rencontrer des banques publiques, des jeunes entreprises spécialisées dans les robots humanoïdes, ainsi qu’Alibaba à Shanghai et Hangzhou.

Ce qui frappe à Hangzhou, siège historique d’Alibaba, ce n’est pas seulement la modernité des infrastructures mais la densité de l’écosystème technologique. Les démonstrations présentées dans les laboratoires et les showrooms couvrent tous les domaines : intelligence artificielle, santé, robotique, traduction instantanée, modélisation 3D ou réalité immersive. Le niveau technologique n’a rien à envier à celui de la Silicon Valley.

Les robots humanoïdes attirent naturellement l’attention. Pourtant, ils ne constituent sans doute pas le cœur de l’avance chinoise. Aujourd’hui encore, ils peinent à accomplir des tâches simples comme plier un tee-shirt. Leur marché reste limité. En revanche, les robots industriels sont déjà présents dans toutes les usines. C’est là que se construit la véritable compétitivité chinoise. Si l’on continue de penser que son principal avantage est le faible coût du travail, on se trompe de diagnostic. La Chine est en train de remplacer un avantage fondé sur les salaires par un avantage fondé sur l’intégration industrielle, l’automatisation et la technologie.

Shanghai elle-même a profondément changé. En 2008, la ville était encore grise et très polluée. Aujourd’hui, elle est propre, apaisée, animée. Les cafés ont remplacé les maisons de thé, les centres commerciaux regorgent de marques internationales comme de marques chinoises dont la créativité surprend. J’ai eu le sentiment d’un pays qui réconcilie progressivement son héritage culturel avec une modernité pleinement assumée.

Nous continuons parfois à regarder la Chine comme un pays en développement. Ce n’est plus ce que j’ai vu. Une statistique résume cette transformation : selon la Banque mondiale, l’espérance de vie est passée de 60 à 78 ans entre 1974 et 2024, quand elle progressait de 73 à 83 ans en France et de 72 à 79 ans aux États-Unis. En un demi-siècle, la Chine a profondément amélioré les conditions de vie de plus d’un milliard d’habitants.

Bien sûr, les inégalités demeurent importantes. Bien sûr aussi, un voyage à Shanghai ne résume pas la Chine. Comme Alain Peyrefitte hier, j’ai sans doute été impressionné par les vitrines de la mondialisation plus que confronté aux réalités plus difficiles qu’Annette Wieviorka a connues. Mais cela ne change rien au constat : la trajectoire du pays est exceptionnelle.

Il est temps de normaliser notre regard sur la Chine.

La Chine n’est ni un ami ni un ennemi. C’est une grande puissance qui poursuit méthodiquement ses intérêts. La considérer avec lucidité ne signifie ni l’idéaliser ni la diaboliser.

Les entreprises chinoises ont longtemps appris en copiant, en adaptant et parfois en pratiquant le reverse engineering. Mais elles ont surtout profité d’une politique industrielle cohérente pour investir massivement dans les technologies de rupture. Elles disposent désormais des compétences, des marchés et des moyens nécessaires pour innover par elles-mêmes.

Penser que quelques barrières douanières suffiront à enrayer cette dynamique relève de l’illusion. L’histoire nous l’a déjà montré avec l’industrie automobile japonaise. Des mesures de défense commerciale peuvent parfois être nécessaires, mais elles ne remplaceront jamais une politique industrielle.

La véritable leçon chinoise est ailleurs. Elle repose sur une vision de long terme, un État capable d’orienter les investissements vers des secteurs stratégiques, des investissements massifs dans l’éducation et une concurrence intense entre les acteurs nationaux pour faire émerger les meilleurs. L’Europe a su faire de même lorsqu’elle a construit Airbus, le TGV, le nucléaire civil ou le Concorde.

On insiste souvent sur les subventions accordées aux entreprises chinoises. Elles sont réelles. Mais on oublie un élément tout aussi déterminant : le patriotisme économique. Les marchés publics favorisent largement les technologies nationales. Dans l’informatique, le logiciel ou le cloud, les entreprises publiques sont fortement incitées à acheter chinois. Cette demande intérieure donne aux entreprises les volumes nécessaires pour investir, progresser et devenir compétitives à l’export.

La question n’est donc pas de savoir pourquoi la Chine soutient son industrie. Elle est de comprendre pourquoi l’Europe hésite encore à soutenir la sienne.

Exiger que les entreprises qui veulent accéder au marché européen produisent davantage sur notre continent est légitime. Mais croire que notre compétitivité renaîtra grâce aux seules barrières tarifaires est une illusion. L’Europe ne retrouvera sa puissance industrielle qu’en retrouvant une ambition industrielle.

C’est sans doute là l’un des grands défis économiques du siècle qui s’ouvre.

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