Parmi tous les indicateurs qui circulent sur l’économie française, il en est un qui devrait nous empêcher de dormir : seul un fondateur sur trois referait sa boîte en France s’il devait repartir de zéro, quand ils sont 85 % aux États-Unis. Le paradoxe est d’autant plus cruel que l’envie, elle, n’a jamais été aussi forte, puisque près de six jeunes de 18 à 29 ans sur dix sont engagés dans une démarche entrepreneuriale selon Bpifrance. D’un côté, une génération qui piaffe d’impatience ; de l’autre, des aînés qui, l’expérience faite, jurent qu’on ne les y reprendra plus. Faut-il y voir l’éternelle complainte de patrons jamais contents, ou le symptôme d’un pays en train d’abîmer ce qu’il a de plus précieux, l’envie de (re)créer ?
Le patron qui râle, une caricature bien commode
Les chefs d’entreprise ne seraient jamais satisfaits, ils râleraient par principe et tenteraient de nous tirer la larme à l’œil pendant que le pays, lui, s’enfonce. L’argument a pour lui le confort des images d’Épinal, avec le grand patron en costume trois pièces, la voiture de fonction et les stock-options en prime. Fermez le ban ? Pas si vite, car ce patron-là est une espèce rare, presque introuvable dans le tissu économique réel.
La France entrepreneuriale, c’est d’abord une constellation de microstructures, d’artisans, de commerçants, d’indépendants et de petites entreprises dont les dirigeants se versent souvent à peine de quoi vivre. Le fondateur qui affirme qu’il ne recommencerait plus ici n’a donc rien d’un nanti capricieux en quête d’optimisation. C’est le plus souvent quelqu’un qui a mis sa maison en caution, sacrifié ses week-ends et porté seul le risque, et dont le constat ressemble moins à un caprice qu’à un cri d’alarme. Il ne s’agit pas de verser dans le misérabilisme pour autant (personne ne demande qu’on plaigne les entrepreneurs), mais simplement de les écouter.
Car il y a là une contradiction que l’on préfère ne pas regarder en face. Le même pays qui a fait de la « start-up nation » la tarte à la crème de ses discours officiels laisse ses créateurs s’épuiser dans l’indifférence générale. On célèbre les entrepreneurs sur les estrades et on les asphyxie dans la pratique, cherchez l’erreur.
Le désir est intact, c’est la promesse qui s’effondre
Le problème ne se situe pas en amont. Les écoles regorgent de projets, les incubateurs ne désemplissent pas et le mot « entrepreneur », que le monde entier nous a emprunté, n’a rien perdu de son pouvoir d’attraction. Ce qui fait défaut, c’est ce qui attend ces vocations une fois le Kbis en poche : une douche froide faite de boursouflure administrative, qui transforme chaque embauche en parcours du combattant, et surtout d’une instabilité économique, fiscale et législative qui rend toute projection hasardeuse. Pour une boîte, il n’y a rien de pire, car on peut composer avec une règle contraignante, mais pas avec une règle qui change à chaque loi de finances.
Les conséquences se lisent déjà à l’œil nu. Les talents partent, et plus seulement à la sortie de l’école : ce sont désormais des ingénieurs en activité, formés à grands frais par la collectivité, qui vont bâtir ailleurs ce qu’ils auraient pu construire ici. Autant de boîtes tricolores privées d’expertises qu’elles avaient pourtant contribué à forger. La fuite des cerveaux n’est plus une menace que l’on brandit dans les colloques, elle est devenue notre quotidien.
Et ceux qui restent s’usent. La tentation de tout arrêter et le sentiment de solitude sont devenus le lot commun des dirigeants de petites structures, à mille lieues de l’imagerie conquérante des pitch decks et des levées de fonds annoncées en fanfare sur LinkedIn.
Le vrai capital d’un pays, ce sont ses récidivistes
C’est ici qu’il faut renverser la perspective. On mesure volontiers la vitalité entrepreneuriale d’un pays au nombre de créations d’entreprises, et la France coche de ce point de vue toutes les cases. Mais ce thermomètre est trompeur, car la richesse d’un écosystème ne se joue pas sur la première aventure. Elle se joue sur la deuxième et la troisième, sur ces serial entrepreneurs qui réinvestissent leurs gains, leur expérience et leurs erreurs dans de nouveaux projets. La Silicon Valley n’est au fond qu’une gigantesque machine à recycler des fondateurs, et un pays dont la majorité des créateurs refuseraient de rempiler est un pays qui fabrique des entreprises à un coup.
Autrement dit, ce qui se casse n’est pas l’envie de créer, c’est l’envie de recréer, et c’est infiniment plus grave. Ce sont précisément ceux qui savent comment faire qui renoncent à le refaire. Le jeune fondateur qui se lance sans filet ignore encore ce qui l’attend, alors que l’entrepreneur aguerri ne le sait que trop bien. Quand ce dernier choisit Londres, Lisbonne ou Austin pour sa prochaine boîte, c’est tout un savoir-faire qui s’exporte, avec les emplois et les recettes fiscales qui l’accompagnent.
Le remède n’a rien de spectaculaire, et c’est sans doute pour cela qu’il séduit si peu. Il ne s’agit pas d’inventer un énième dispositif, un label ou un guichet supplémentaire, mais de rendre de la visibilité à ceux qui prennent des risques : une fiscalité qui ne se réécrit pas tous les ans, des règles lisibles et un véritable droit à l’échec qui cesse de transformer la faillite en marque d’infamie. La stabilité n’a rien de glamour, elle est pourtant la première des politiques industrielles.
Alors, simple complainte de patrons jamais contents ? Certainement pas. Le fondateur qui lâche « plus jamais ici » ne réclame ni aides ni privilèges, il nous signale que le pacte s’est rompu entre ceux qui prennent le risque et le pays qui en récolte les fruits. La France n’a aucun problème de vocations, elle a un problème de fidélité. Tant qu’on continuera de célébrer les créations d’entreprises sans se soucier de l’état dans lequel on laisse leurs fondateurs, on remplira le réservoir par le haut pendant qu’il se vide par le bas. Reste à savoir combien de temps une génération qui rêve d’entreprendre acceptera d’hériter d’un terrain que ses aînés ont déserté.

