Vague de défaillances : l’heure de vérité pour les PME françaises

Avec plus de 63 000 défaillances actées en 2024 et une année 2025 qui s’oriente vers un nouveau record historique proche des 65 000 procédures, la France a effacé les références de la crise financière de 2009. Prises en étau entre des coûts structurels durablement élevés, la fin des dispositifs de soutien (PGE) et des conditions de crédit toujours restrictives, les PME affrontent une “tempête parfaite”. Analyse d’une crise systémique qui menace désormais des centaines de milliers d’emplois. 

Anatomie d’une vague de défaillances annoncée

L’analyse des chiffres récents révèle une réalité brutale : l’espoir d’un retour à la normale s’est effondré. Les données consolidées de la Banque de France et du cabinet Altares le confirment, le “pic” de défaillances espéré début 2024 n’était en réalité qu’un palier intermédiaire vers une situation bien plus critique. Après une année 2023 marquée par une hausse vertigineuse de 35 %, la France a enfoncé le clou en 2024 en franchissant la barre des 63 500 défaillances, effaçant ainsi les tristes records établis lors des crises financières de 2009 et 2013. Plus inquiétant encore, aucune décrue ne s’amorce en cette fin d’année 2025. Le pays semble s’installer durablement sur un plateau record, oscillant autour de 65 000 procédures sur douze mois glissants, signe indéniable que la fragilisation du tissu économique dépasse le simple rééquilibrage statistique des entreprises maintenues artificiellement en vie durant la pandémie.

Cette vague frappe de manière inégale, ciblant particulièrement les piliers de l’économie domestique. Le secteur de la construction se retrouve en première ligne, concentrant à lui seul près d’un quart des défaillances totales. La chute vertigineuse des réservations de logements neufs, atteignant parfois 50 % dans certaines régions, couplée à la hausse des coûts, a grippé toute la chaîne de valeur, entraînant dans la chute aussi bien les promoteurs nationaux que les artisans sous-traitants. Parallèlement, le commerce et la restauration subissent de plein fouet l’arbitrage budgétaire des ménages. Les défaillances dans le commerce de détail bondissent, emportant des enseignes historiques, tandis que les restaurateurs font face à une équation impossible : avec une hausse du coût des matières premières alimentaires de 10 à 20 % en deux ans, leurs marges fondent, car ces hausses ne peuvent être intégralement répercutées sur des clients au pouvoir d’achat contraint.

Fait nouveau et alarmant de cette séquence, la “taille critique” des entreprises défaillantes
augmente : ce ne sont plus seulement les TPE qui tombent. Les défaillances de PME-ETI de plus de 50 salariés se maintiennent à des niveaux critiques (+47 % observés dès fin 2024), propageant l’onde de choc bien au-delà des tribunaux de commerce. 

Les PME prises au piège de l’étau financier, entre explosion des coûts et raréfaction du crédit

Si les PME craquent maintenant, c’est parce qu’elles sont prises au piège d’un effet ciseau redoutable, combinant une explosion des charges d’exploitation et un assèchement brutal des ressources financières. Bien que l’inflation semble ralentir, les entreprises subissent les effets cumulatifs des trois dernières années : une inflation de 15 à 20 % sur leurs achats, couplée à 7 revalorisations du SMIC depuis 2021. La fin progressive des boucliers tarifaires sur l’énergie a également agi comme un coup de grâce pour les activités électro-intensives, dont les factures ont parfois été multipliées par trois ou quatre, annihilant toute rentabilité opérationnelle. Face à un ralentissement des commandes, l’équation de rentabilité est devenue insoluble pour beaucoup.

À cette pression sur les coûts s’ajoute une réalité financière devenue aride : le temps de l’argent gratuit est révolu. Le “mur” de la dette tant redouté est désormais une réalité concrète. Sur les 143 milliards d’euros de Prêts Garantis par l’État (PGE) distribués, l’heure est au remboursement. Si une majorité des entreprises tient bon, une frange significative (estimée entre 5 % et 10 %, soit des dizaines de milliers de sociétés) se trouve incapable d’honorer ces échéances avec une trésorerie à sec.

Cette situation est aggravée par le changement radical de politique de la Banque Centrale Européenne. Avec des taux directeurs passés de 0 % à 4,5 %, le coût du crédit pour une PME a souvent quadruplé. Plus grave encore, face à la montée des risques, les banques serrent la vis et ferment les lignes de trésorerie à court terme, précipitant des crises de liquidité fatales pour des entreprises qui seraient pourtant viables économiquement dans un contexte normal. 

Quelles conséquences sur l’économie du pays ?

Les conséquences de cette hécatombe silencieuse dépassent largement la simple statistique pour poser un risque systémique à l’économie française. L’impact sur l’emploi est direct et douloureux : selon les données d’Altares, les défaillances d’entreprises en 2023 ont déjà menacé ou supprimé près de 240 000 emplois directs, et elles devraient se maintenir à un niveau critique en 2025. Il faut remonter à la crise des subprimes de 2008-2009 pour retrouver de tels niveaux de destruction d’emplois.

À cela s’ajoute un risque de contagion inter-entreprises particulièrement pernicieux. La défaillance d’une PME structurante génère instantanément des millions d’euros d’impayés fournisseurs, ou un allongement dangereux des délais de paiement inter-entreprises, fragilisant par ricochet des dizaines de sous-traitants sains.

Face à ces risques, les dirigeants tentent de réagir, comme en témoigne l’explosion de près de 40 % du recours aux procédures amiables dans les tribunaux de commerce (mandat ad hoc, conciliation) pour restructurer la dette avant la cessation de paiements. Mais la question devient désormais politique : quel doit être le rôle de l’État ? Lui-même lourdement endetté, l’État a sifflé la fin du “Quoi qu’il en coûte”. L’économie française semble condamnée à subir une violente purge, un assainissement du marché jugé inévitable, mais dont le coût social s’annonce particulièrement lourd.