Le capital cognitif du cadre : et si vous mesuriez votre attention avant qu’elle ne flanche ?

Anissa Djabi-Saidani, chercheuse et intervenante en GRH et Ethique managériale.
Anissa Djabi-Saidani, chercheuse et intervenante en GRH et Ethique managériale.
Avec un doctorat en sciences de gestion et un Master en Management des RH, elle enseigne dans les domaines de la Gestion des RH, du Management éthique et de la Méthodologie de recherche en management. Responsable de 3 spécialisations de Master du Programme Grande École de l’ISC Paris, ses travaux s’articulent autour de la non-discrimination, diversité et inclusion dans l’emploi ainsi que du bien-être, de la santé et de la qualité de vie et des conditions de travail. Elle accompagne les entreprises et les organisations publiques dans le développement à impact social et sociétal.

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Capital cognitif du cadre : et si vous mesuriez votre attention avant qu’elle ne flanche ?

Un cadre pilote un budget, une équipe, une feuille de route. Il suit des dizaines d’indicateurs, du chiffre d’affaires au taux de turnover. Mais il existe un actif qu’il ne mesure presque jamais, alors que c’est son tout premier outil de travail : sa propre cognition. L’attention, la mémoire de travail, la vitesse de traitement — tout ce qui permet de tenir une réunion de trois heures sans décrocher, d’arbitrer vite et juste en fin de journée — fonctionne comme un capital. Il se constitue, il se fatigue, et surtout il se mesure. Le négliger, c’est piloter à l’aveugle l’outil dont dépendent tous les autres.

L’angle mort du management de soi

On apprend aux managers à gérer le temps, le stress, les priorités, les équipes. Très rarement à observer leur propre fonctionnement cognitif. Résultat : on attend le moment où « ça coince » — un oubli de trop, un nom qui ne revient pas en réunion, une difficulté à se concentrer qui s’installe, une fatigue mentale qui ne passe plus le week-end — pour commencer à s’en préoccuper. À ce stade, on est déjà dans le correctif, pas dans la prévention.

Le problème, c’est que le ressenti est un mauvais instrument de mesure. On surestime sa concentration les jours où l’on carbure à l’adrénaline ; on la sous-estime les jours de doute ou de fatigue. Entre les deux extrêmes, aucune donnée fiable. On gère donc son principal outil de travail au feeling — exactement ce qu’on s’interdirait pour n’importe quelle ligne d’un tableau de bord. Or ce qui ne se mesure pas se gère mal.

Mesurer plutôt que ressentir

L’idée n’est pas de se transformer en patient ni de se faire peur. C’est d’appliquer à son cerveau ce qu’on applique déjà sans complexe à son sommeil ou à sa condition physique : un point de repère objectif, suivi dans le temps. Combien de temps est-ce que je maintiens réellement mon attention sur une tâche exigeante ? Ma vitesse de traitement du jour, comparée à mon meilleur niveau ? Ma mémoire de travail tient-elle la charge en fin de semaine ?

Avoir une mesure, même simple, change la conversation que l’on a avec soi-même : on passe de « j’ai l’impression de fatiguer » à « voici où j’en suis, et voici ce sur quoi agir ». C’est la logique du quantified self appliquée à la cognition. Pas un diagnostic : un tableau de bord.

Prenons un exemple concret, le context-switching. Passer de la messagerie au tableur, puis à un appel, puis de nouveau à la messagerie, toutes les cinq minutes, a un coût réel
et mesurable : chaque bascule impose un temps de « rechargement » avant de retrouver le fil. La plupart des cadres en font des dizaines par matinée sans en avoir conscience. Le simple fait de les compter sur une demi-journée est souvent un électrochoc plus efficace que n’importe quel conseil de productivité.

3 réflexes pour préserver son capital cognitif

  1. Protéger des blocs d’attention, pas seulement du temps. Une heure découpée par les notifications ne vaut pas une heure pleine. Réservez 2 × 90 minutes par jour sans interruption pour les tâches à forte charge cognitive, et traitez ces créneaux comme des réunions non déplaçables. La qualité de l’attention prime sur le nombre d’heures.
  2. Faire du context-switching un indicateur. Comptez vos bascules sur une matinée, puis cherchez à les réduire : regrouper les réponses aux messages en deux ou trois plages, couper les notifications pendant les blocs profonds. Ce que vous mesurez, vous pouvez le piloter.
  3. Prendre un point de mesure régulier, et l’inscrire dans la durée. Comme on monte de temps en temps sur une balance, faites un point objectif sur votre attention et votre mémoire. L’intérêt n’est pas le score d’un jour donné, mais la tendance sur plusieurs mois — et, pour qui le souhaite, un suivi régulier qui transforme ces mesures ponctuelles en véritable pilotage dans le temps.

Mini-FAQ

Est-ce le signe d’un problème de santé ? Non. Mesurer sa performance cognitive relève de la même démarche que suivre son sommeil : de la prévention, pas du diagnostic. En cas d’inquiétude réelle et persistante, c’est un médecin qu’il faut consulter.

Faut-il y passer beaucoup de temps ? Non. Quelques minutes suffisent pour obtenir un point de repère. L’enjeu est la régularité, pas la durée.

Est-ce réservé aux profils « à risque » ? Au contraire. C’est entre 35 et 50 ans, en pleine charge professionnelle, que le capital cognitif est le plus sollicité — et qu’un point de repère est le plus utile pour durer en poste.

Pour aller plus loin

DocMemo a été fondé par d’anciens chercheurs de l’Institut du Cerveau et de la Moelle Épinière. Nous avons repris des outils utilisés en consultation mémoire — comme le test des 5 mots du Pr Dubois — pour en faire un test d’orientation gratuit et anonyme, réalisable en quelques minutes. Sans inscription ni donnée personnelle : juste un point de repère pour situer sa mémoire et son attention, et commencer à piloter ce capital comme on pilote le reste.

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DocMemo est une initiative en santé cognitive fondée par d’anciens chercheurs de l’Institut du Cerveau et de la Moelle Épinière. Autour de ses fondateurs – Stanley Durrleman (polytechnicien, docteur en mathématiques appliquées) et Igor Koval (docteur en mathématiques appliquées aux neurosciences) – l’équipe réunit chercheurs et professionnels de santé : neurologues, neuropsychologues, généralistes. Elle développe des outils numériques gratuits et anonymes d’évaluation de la mémoire et de la cognition, fondés sur des tests utilisés en consultation mémoire. Sa mission : rendre la prévention cognitive accessible à tous, sans la médicaliser.
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Article co-ecrit avec Moez Ben Yedder, docteur en sciences de gestion, enseignant-chercheur à l’ISC Paris, il cumule en France et à l’international une vingtaine d’année d’expérience. Il enseigne différents cours de management et de gestion des RH et est responsable du programme de master en Management des RH et Transformation des Organisations et du programme des parcours de certification. Ses thématiques de recherche couvrent la RSE, la gestion de la diversité et le management inclusif. Il s’intéresse aussi à la recherche sur la pédagogie en management. Il a  participé à plusieurs activités de consulting et de formation pour des structures publiques et privées.

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