Diriger une entreprise dans un contexte économique difficile : le brouillard n’est pas une excuse

Stéphane Eyraud, Dirigeant d'entreprise et conseiller en stratégie auprès des PME et ETI.
Stéphane Eyraud, Dirigeant d'entreprise et conseiller en stratégie auprès des PME et ETI.
Il accompagne les entrepreneurs dans la lecture des signaux économiques et la prise de décision en environnement incertain. Avec plus de 25 ans d’expérience dans les services financiers et l’entrepreneuriat. En 2024, il rejoint Financière des Ternes comme Directeur Associé avec une spécialisation sur le secteur des services financiers (Financial Institution Groups – FIG). En parallèle il dirige Martheart F.S., dédié à l’accompagnement stratégique des fonds de private equity, Venture et CVC dans leurs investissements en FIG. Diplômé en gestion et banque, il est également professeur d’entrepreneuriat à l’IE University de Madrid et auteur du livre You Can Sell: Unleash Your Mind and Start Selling with Integrity and Honesty.

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Diriger une entreprise dans un contexte économique difficile : Le brouillard n’est pas une excuse

La guerre au Moyen-Orient fait flamber les prix des hydrocarbures, le pétrole frôle les 100 dollars, contre 63 fin 2025. Le ministère de l’Économie vient de revoir à la hausse ses prévisions d’inflation à 1,9 % pour 2026, tout en abaissant ses prévisions de croissance à 0,9 %. Le pouvoir d’achat des ménages reculerait de 0,7 % sur l’année. Et pendant ce temps, les prévisionnistes européens continuent d’envisager individuellement un éventail exceptionnellement large de scénarios possibles. Autrement dit : même les experts ne savent pas prédire ce qui va arriver.

Pour un entrepreneur, ce type de contexte est un test de lucidité autant que de gestion. La tentation naturelle est d’attendre. D’observer. De reporter. Mauvaise stratégie. Le flou, lui, ne se dissipera pas. Lire les indicateurs macroéconomiques n’est pas un exercice réservé aux économistes. C’est une discipline opérationnelle. Celle qui permet de réduire l’incertitude, pas de l’éliminer et d’agir avec méthode là où d’autres subissent.

Le PIB ne dit pas ce qui se passe dans son propre secteur

La croissance française affichait +1,1 % en 2024. Un chiffre rassurant en apparence. Il cache en réalité des situations très contrastées : l’industrie manufacturière recule quand les services résistent, et les PMI sectoriels racontent souvent une histoire bien différente de la moyenne nationale. Un entrepreneur qui pilote à partir du PIB navigue avec le mauvais instrument. L’enjeu est de se situer dans le cycle, pas dans la moyenne.

L’inflation ne disparaît pas quand elle baisse

Le pic à +6,2 % est derrière nous. L’inflation avait reflué jusqu’en février 2026, mais la flambée des prix des hydrocarbures liée à la guerre au Moyen-Orient propulserait désormais l’inflation au-delà de 3 % d’ici juin dans la zone euro. Ce rebond vient percuter des structures de coûts qui n’ont jamais vraiment retrouvé leur niveau d’avant-crise. Les prix alimentaires et énergétiques restent 15 à 20 % au-dessus de leur niveau de 2021. La structure de coûts des entreprises a été repricée durablement. Celle des clients, non. C’est là que les marges se compriment en silence. Une grille tarifaire qui n’a pas été revue depuis deux ans est une grille tarifaire qui perd de l’argent. Les contrats longs méritent une clause d’indexation : c’est une question de survie commerciale, pas de confort.

Un chômage bas n’est pas une bonne nouvelle automatique

Avant même le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient, le pessimisme des entreprises sur leurs embauches tranchait avec leur relatif optimisme sur leurs commandes. Le marché du travail se tend dans les deux sens : pression à l’embauche sur les profils qualifiés, destructions d’emplois dans certains secteurs. Résultat, les délais de recrutement s’allongent, la masse salariale reste sous pression. Anticiper les hausses dans les budgets N+1 n’est plus optionnel. La fidélisation coûte moins cher que le recrutement et le marché actuel l’impose.

Les faillites : un retour à la normale, pas une crise

66 000 défaillances d’entreprises en France en 2024, soit +20 % par rapport à 2023. Le chiffre inquiète. Il faut pourtant le replacer dans son contexte : c’est simplement le retour au niveau pré-Covid, après des années de perfusion publique. Les secteurs les plus touchés sont aussi ceux où les marges étaient les plus fragiles. Le vrai risque pour un dirigeant n’est pas d’être dans ces secteurs, c’est d’avoir parmi ses clients ou fournisseurs des entreprises qui y sont exposées. Surveiller la santé financière de ses partenaires stratégiques n’est pas de la méfiance, c’est de la gestion.

La dette publique a un coût concret pour les PME

Le déficit public s’établirait à -4,7 % du PIB en 2026, dans un contexte où l’État cherche à réduire ses dépenses tout en maintenant sa trajectoire budgétaire. Concrètement, pour une entreprise, cela signifie : moins de commandes publiques, des délais de paiement qui s’allongent côté institutionnel, et une pression fiscale latente. Une consolidation budgétaire moindre n’entraînerait pas pour autant un surplus de croissance, car l’incertitude fiscale prolongée se traduit par des comportements des ménages et des entreprises toujours plus attentistes. Réduire son exposition aux marchés publics ou sécuriser les délais contractuellement n’est pas du pessimisme, c’est de l’anticipation.

La lucidité comme compétence de dirigeant

L’intelligence économique n’est pas l’apanage des grands groupes dotés de cellules de veille. Elle s’exerce avec une poignée d’indicateurs bien choisis, lus régulièrement, croisés avec la réalité du terrain. Ce qui différencie les dirigeants qui traversent les cycles de ceux qui les subissent, c’est rarement la chance. C’est la lucidité.

 

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