La transparence salariale : levier de justice ou facteur de conflictualité sociale dans les organisations ?

Anissa Djabi-Saidani, chercheuse et intervenante en GRH et Ethique managériale.
Anissa Djabi-Saidani, chercheuse et intervenante en GRH et Ethique managériale.
Avec un doctorat en sciences de gestion et un Master en Management des RH, elle enseigne dans les domaines de la Gestion des RH, du Management éthique et de la Méthodologie de recherche en management. Responsable de 3 spécialisations de Master du Programme Grande École de l’ISC Paris, ses travaux s’articulent autour de la non-discrimination, diversité et inclusion dans l’emploi ainsi que du bien-être, de la santé et de la qualité de vie et des conditions de travail. Elle accompagne les entreprises et les organisations publiques dans le développement à impact social et sociétal.

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La transparence salariale : levier de justice ou facteur de conflictualité sociale
dans les organisations ?

La France accuse un retard dans la transposition de la directive européenne sur la transparence
salariale. Ce décalage alimente déjà les débats : faut-il y voir une avancée vers davantage de justice ou une source de tensions sociales dans les organisations ?

À nos yeux, cette opposition est trompeuse. La transparence salariale ne crée ni l’équité, ni le conflit. Elle révèle simplement ce qui existe déjà. Le véritable enjeu n’est donc pas la directive elle-même, mais la capacité des entreprises à expliquer leurs choix de rémunération et à corriger les éventuels écarts constatés.

La transparence ne crée pas les inégalités, elle les rend visibles

Depuis longtemps, la politique salariale repose sur une asymétrie d’information. Les employeurs
disposent d’une vision complète des rémunérations tandis que les salariés n’en perçoivent qu’une partie. Cette opacité a parfois permis de préserver la paix sociale, mais aussi de masquer des écarts difficiles à justifier.

L’un des effets majeurs de la directive est d’obliger les entreprises à objectiver des réalités qu’elles n’avaient pas toujours mesurées. Dans de nombreuses organisations, les rémunérations se sont construites progressivement par accumulation de décisions
individuelles :  recrutements, promotions, négociations ou ajustements ponctuels. Une entreprise peut ainsi découvrir qu’un salarié recruté récemment est mieux rémunéré qu’un collègue plus expérimenté occupant un poste comparable, simplement parce que les conditions de recrutement étaient différentes.

Pris isolément, ces choix peuvent sembler cohérents. Mais leur accumulation peut générer des écarts difficiles à percevoir sans analyse globale. La transparence ne fabrique donc pas l’injustice, elle rend visibles les mécanismes qui l’ont produite.

Nombre d’entreprises craignent une multiplication des revendications. Cette inquiétude est
compréhensible. Révéler des écarts hérités de pratiques de négociation individuelle, parfois anciennes et difficiles à justifier, ouvrirait la porte aux comparaisons, à des frustrations et à des revendications que les entreprises ne souhaitent ni gérer ni assumer financièrement dans un contexte déjà marqué par la fragilisation du pouvoir d’achat.

Les recherches en gestion montrent que le sentiment d’injustice naît moins de l’écart lui-même que de l’absence de justification légitime. Un salarié accepte une différence fondée sur l’expérience, les responsabilités ou la performance. Il conteste davantage une différence dont les critères restent flous ou arbitraires.

Un nouveau rapport de force dans les relations sociales

Cette évolution va transformer les relations sociales. Les données de rémunération deviendront un objet de dialogue et de négociation. Les entreprises ayant construit des politiques salariales
cohérentes pourront renforcer la confiance alors que celles qui auront laissé s’accumuler des écarts injustifiés seront davantage exposées aux contestations, voire aux contentieux. C’est l’occasion de formaliser par de véritables politiques de management de la rémunération la mise en avant de critères explicites et objectifs (compétences, résultats, initiatives et responsabilités) plutôt que sur des arrangements bilatéraux dont la légitimité tenait surtout à leur opacité.

La directive offre également une occasion de produire une photographie complète des rémunérations : niveaux de salaire, catégories d’emploi, parcours professionnels et écarts entre femmes et hommes. Elle transforme ainsi un sujet souvent perçu comme subjectif en un objet de gestion mesurable.

Cette analyse peut révéler des situations jusque-là invisibles : sous-représentation de certains profils dans les niveaux de rémunération les plus élevés, ralentissement de carrière ou accès inégal aux opportunités. La transparence crée une culture de l’analyse des écarts au-delà de la seule égalité femmes-hommes.

Les directions des ressources humaines sont donc confrontées à un défi majeur. Les politiques
salariales ne peuvent plus reposer uniquement sur des négociations individuelles ou sur des décisions managériales dispersées. La transparence oblige les organisations à formaliser leurs critères, à objectiver la performance et à clarifier les règles d’évolution salariale.

De la conformité réglementaire à l’enjeu de gouvernance

Au-delà des RH, la rémunération devient un enjeu stratégique, social et réputationnel. Les écarts injustifiés représentent un risque que les entreprises doivent désormais piloter.

Mais la transparence ne constitue pas en elle-même une solution. Mesurer une inégalité ne signifie pas encore la réduire. Une entreprise peut identifier des écarts sans engager les changements nécessaires. Le risque serait alors de remplacer la transformation des pratiques par une simple mise en conformité administrative.

L’efficacité de la directive dépendra de la capacité des organisations à transformer les constats en actions : révision des critères d’attribution des primes, évolution des classifications, plans de correction ou accompagnement des parcours professionnels.

La question n’est donc plus de savoir si la transparence salariale générera des tensions. Elle en générera dans les organisations construites sur l’opacité. En revanche, elle peut devenir un puissant facteur de confiance au sein des organisations qui auront anticipé ce changement.

Le véritable risque pour les entreprises françaises n’est donc pas tant la directive elle-même que le cumul de deux retards : un retard institutionnel, déjà acté, et un retard organisationnel, qui consisterait à attendre la loi pour s’y préparer. Ce second retard peut encore être évité. C’est de lui que dépendra, demain, le visage apaisé ou conflictuel de la transparence salariale en France.

Article co-ecrit avec Moez Ben Yedder, docteur en sciences de gestion, enseignant-chercheur à l’ISC Paris, il cumule en France et à l’international une vingtaine d’année d’expérience. Il enseigne différents cours de management et de gestion des RH et est responsable du programme de master en Management des RH et Transformation des Organisations et du programme des parcours de certification. Ses thématiques de recherche couvrent la RSE, la gestion de la diversité et le management inclusif. Il s’intéresse aussi à la recherche sur la pédagogie en management. Il a  participé à plusieurs activités de consulting et de formation pour des structures publiques et privées.

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